- Accueil/
- Arts lettrés chinois : poésie, calligraphie, thé, guqin, peinture, encens et fleurs/
- Poésie et littérature chinoises : formes, contextes et parcours de lecture/
- Les livres chinois cousus : pliage, reliure et formes de lecture
Les livres chinois cousus : pliage, reliure et formes de lecture
Une histoire matérielle des feuillets pliés, des reliures successives, de la page imprimée et de l’examen responsable des livres anciens
Un livre chinois cousu se reconnaît aisément : couvertures souples en papier, étroite étiquette de titre et fil passant dans des trous près du dos. Cette forme familière n’est pourtant ni le commencement du livre chinois ni son unique forme. Rouleaux, livres pliés en accordéon, reliures papillon et reliures enveloppées appartiennent à une histoire plus longue, au cours de laquelle papier, impression, travail manuel et lecture n’ont cessé de se transformer mutuellement. Ce guide considère le livre comme un objet fabriqué. Comment le feuillet est-il plié ? Où se trouve l’encre ? Quelle ouverture la reliure autorise-t-elle ? Que peut masquer une réparation ultérieure ?

Avant le livre cousu
De la surface continue à la séquence pliée
Les premiers textes chinois ont employé différents supports, notamment les lattes de bambou ou de bois, la soie et le papier. Une fois le papier devenu un support majeur, le rouleau a offert une surface continue que l’on déroulait section après section. Des manuscrits et imprimés bouddhiques ont aussi adopté le format en accordéon : une longue feuille pliée alternativement permettait de passer d’un objet compact à une surface étendue.
L’exposition de la bibliothèque de Princeton, The East Asian Tradition, suit ce passage des lattes au rouleau de papier, tandis que From Bamboo to Printed Paper compare plusieurs structures ultérieures. Il s’agit de familles de formes, non d’une évolution simple et rectiligne. Des formats anciens ont pu coexister avec des formats nouveaux parce que textes, institutions et lecteurs n’avaient pas tous les mêmes besoins.
La reliure papillon et le feuillet imprimé
Dans la reliure papillon (hudie zhuang, 蝴蝶装), une feuille imprimée d’un seul côté est pliée, faces imprimées vers l’intérieur. Les plis sont réunis au dos et les feuillets y sont collés. À l’ouverture, les deux moitiés imprimées se déploient comme des ailes ; entre deux ouvertures peuvent apparaître des versos blancs. La feuille pliée devient ainsi l’unité d’un objet compact que l’on consulte page après page.
Les objets conservés interdisent cependant les chronologies trop nettes. L’International Dunhuang Programme catalogue un livret manuscrit du Xe siècle du Sūtra du Diamant en reliure papillon. Une structure peut donc appartenir à la pratique manuscrite autant qu’à l’histoire de l’imprimé, et un livre ancien peut avoir été relié de nouveau après sa première fabrication.
La reliure enveloppée inverse le pli
La reliure enveloppée (baobei zhuang, 包背装) place la face imprimée vers l’extérieur. Le pli devient la tranche extérieure ; les bords ouverts se rejoignent au dos, généralement fixés à l’intérieur, puis une couverture enveloppe le dos. Les faces imprimées ne se touchent plus et l’ouverture acquiert un autre rythme.
Le catalogue de la British Library décrit des volumes du Yongle Dadian conservés en reliure chinoise enveloppée. Ce type de notice est précieux parce qu’il distingue la date du texte, la structure actuelle et les matériaux. Ces trois histoires ne coïncident pas nécessairement.
Pourquoi la reliure cousue nous est devenue familière
Une forme liée au marché du livre des Ming
La reliure cousue (xian zhuang, 线装) se répand largement en Chine à l’époque Ming, en particulier avec l’essor de l’imprimerie commerciale. Dans son étude « Spread of the Stitched Book Binding and its Background in China », Yasushi Oki relie le passage de la reliure papillon collée aux structures enveloppées puis cousues à la prospérité du marché du livre à la fin des Ming. Le résumé de ses recherches par l’Université de Hong Kong souligne également que la couture évitait le long séchage des feuillets collés et permettait une mise en circulation rapide.
Cela ne signifie ni que tous les livres Ming étaient cousus, ni que cette forme apparut d’un seul coup dans un état définitif. Les histoires de reliure se chevauchent : un éditeur pouvait réutiliser d’anciennes planches, un propriétaire faire relier des volumes usés, une bibliothèque conserver un texte dans une structure postérieure à son impression.
Le fonctionnement d’un feuillet plié
Le feuillet d’un livre cousu traditionnel est généralement écrit ou imprimé sur un seul côté, puis plié de manière à enfermer la face blanche. Le pli regarde vers l’extérieur et les deux bords ouverts se rejoignent au dos. Des torsades de papier peuvent d’abord stabiliser le bloc. Des trous sont ensuite percés près du dos, et un fil souple unit couvertures et feuillets. La couture à quatre trous est courante sans être universelle : dimensions, lieu, date, atelier et réparations produisent des variantes.
Le pli protège la face non imprimée et donne à chaque feuille mince la tenue d’un double feuillet. Il rappelle aussi que les termes occidentaux « recto », « verso » et « page » peuvent induire en erreur si un catalogue n’explique pas précisément comment il compte feuillets et ouvertures.
Couverture, étiquette et étui
Les couvertures de papier souple gardent au volume sa flexibilité. Une étiquette peut identifier le titre ou le fascicule ; titres courants, centres de page et colophons fournissent d’autres indices bibliographiques. Plusieurs fascicules peuvent être réunis dans un étui pliant ajusté. Celui-ci n’est pas une simple décoration : il maintient ensemble des volumes flexibles et protège les bords de papier exposés.
La Library of Congress décrit un manuscrit Qing comme une édition cousue en six volumes, tandis qu’une autre notice mentionne une impression de la fin des Ming en seize volumes et quatre étuis. Ces descriptions montrent qu’« un livre » peut désigner un fascicule matériel, un ensemble de fascicules ou l’œuvre portée par l’ensemble.

Quand la forme organise la lecture
Centre de page, pli et cadre imprimé
L’impression xylographique organise souvent le feuillet autour d’un pli central. Une colonne peut y porter titre, fascicule ou numéro de feuille ; cadres, colonnes et motif en « queue de poisson » aident lecteur et relieur à maintenir l’ordre. Puisque le pli devient la tranche extérieure d’un volume cousu, les informations placées au centre de la planche restent visibles au pli au lieu de disparaître dans le dos.
Cette logique matérielle rejoint les guides du site consacrés au papier de calligraphie chinois et aux estampages chinois. Le papier n’est jamais un support neutre : fibres, encollage, absorption, pression et pliage agissent sur ce qui peut être imprimé, lu et conservé.
Lire un fascicule dans une œuvre plus vaste
Le lecteur tient parfois un fascicule léger et souple plutôt qu’une œuvre entière. La division en fascicules répartit le poids, permet de remplacer ou de relier séparément une partie endommagée et loge un long texte dans plusieurs étuis. La numérisation peut toutefois effacer cette hiérarchie : une suite d’images à l’écran fait aisément passer plusieurs fascicules indépendants pour un volume moderne continu.
Pour l’histoire littéraire, la reliure accompagne la sélection et l’organisation. Le guide sur les anthologies de poésie chinoise montre comment les éditeurs façonnent un canon ; reliure et division en fascicules déterminent aussi les unités dans lesquelles la sélection est conservée et rencontrée.
Les traces des lecteurs et des collectionneurs
Sceaux, annotations, couvertures de remplacement, billets insérés et fil réparé peuvent enregistrer la vie ultérieure d’un livre. Un sceau de collection prouve une empreinte, non automatiquement la possession par la personne nommée ; le sceau lui-même peut devoir être authentifié. Une étiquette moderne et nette ne prouve pas une reliure ancienne, et un fil neuf peut côtoyer un papier bien plus vieux.
On comparera le guide des sceaux chinois et de la gravure sigillaire avec l’étude des monographies locales du Wudang. Texte, objet et provenance répondent à des questions différentes. Une monographie transmet des affirmations historiques ; la reliure renseigne sur la fabrication et l’usage d’un exemplaire conservé.
Une méthode en six étapes pour regarder un livre relié
Décrire avant de dater
Quand une bibliothèque, un musée ou une collection numérisée autorise l’étude rapprochée, il faut aller de la structure visible à l’inférence prudente :
- Lire d’abord la notice. Noter l’institution, la cote, le titre, la date proposée, le matériau et la reliure actuelle.
- Identifier l’unité. Distinguer une feuille, un fascicule, un volume ou un ensemble de plusieurs étuis.
- Suivre le pli. Repérer bords pliés et coupés, surfaces imprimées et vierges, centre de page et dos.
- Séparer les couches. Examiner papier, impression, couverture, étiquette, fil, étui, réparations et marques de propriétaires.
- Comparer les ouvertures. Vérifier début, fin, colophon et zones endommagées au lieu de conclure d’après une seule belle image.
- Dire l’incertitude. Écrire « actuellement relié par couture » si la structure d’origine n’est pas démontrée, en citant notice ou rapport de conservation.
Ne pas transformer un livre ancien en accessoire d’atelier
Les livres rares sont vulnérables à la lumière, à la pression, aux huiles de la peau, à l’abrasion et à l’ouverture forcée. Il faut suivre les règles de l’institution, employer des supports et des mains propres et sèches lorsque cela est demandé, ne jamais aplatir un volume souple, tirer le fil, soulever une étiquette collée ni essayer de séparer une feuille. On apprend la couture sur un modèle moderne. Un original est une preuve, pas un patron à démonter.
L’entretien de la Library of Congress, « Working with the Three-Dimensional and Functional Book », montre pourquoi chaque traitement dépend du papier, du fil, de la structure et de l’histoire de l’objet. Conserver ne consiste pas à lui rendre une apparence neuve.
Garder ensemble histoire du texte et histoire de l’objet
Un colophon peut conserver la date d’une édition dont les feuilles ont été reliées plus tard. Un exemplaire réparé peut garder une impression ancienne mais peu de sa première couverture. À l’inverse, une reliure d’apparence traditionnelle peut contenir un fac-similé moderne. Une description responsable évite donc de dater l’objet entier à partir d’un seul trait.
On peut commencer par le parcours général de la poésie et de la littérature chinoises, puis comparer calligraphie, papier, impression, anthologies et exemplaires conservés. La question la plus féconde n’est pas « est-ce l’authentique reliure chinoise ? », mais « quelle couche de l’histoire de ce livre suis-je en train de voir, et quelles preuves soutiennent cette conclusion ? »