Fondements des arts martiaux internes

Le vocabulaire commun et les bases physiques du taijiquan, du baguazhang et du xingyiquan

Avant de lire sur un art particulier, il est utile de disposer des concepts que tous partagent. Cette sous-catégorie les fournit. Il n’y est pas question de technique — vous n’y trouverez ni postures ni applications — mais des idées que les pratiquants de taijiquan, de baguazhang et de xingyiquan tiennent pour acquises lorsqu’ils échangent entre eux, et que les non-initiés doivent généralement deviner.

Illustration : un pratiquant en robe sombre exécute une posture d’art martial interne sur une terrasse de temple, face à des montagnes brumeuses.

Six pages composeront cette section. Ensemble, elles répondront à quatre questions : à quoi le mot « interne » s’oppose-t-il réellement ; le récit traditionnel des origines est-il vrai ; que signifie le vocabulaire physiologique hérité ; et qu’est-ce qui relie le combat à la culture de soi taoïste. Avoir des réponses claires à ces quatre questions rend tout ce qui suit bien plus facile à suivre.

Pourquoi les concepts avant la technique

La plupart des introductions aux arts martiaux chinois partent d’un style particulier et s’élargissent ensuite. Cet ordre a un coût. Chaque style a son propre dialecte, et apprendre le vocabulaire par l’un d’eux conduit souvent à prendre son usage local pour le sens général. Les pratiquants de taiji et de xingyi n’emploient pas le mot jin de la même façon. Les pratiquants de bagua donnent au mot « changement » un sens précis qu’un pratiquant de taiji exprimerait autrement.

Partir des concepts partagés évite cet écueil. Cela permet aussi d’être honnête sur ce qui est réellement commun aux styles et ce qui ne le paraît qu’en raison de l’usage d’un même caractère. Un nombre surprenant d’accords apparents entre styles se dissolvent, à l’examen, en idées différentes portant le même mot.

À quoi s’oppose le mot « interne »

La distinction entre interne et externe est l’idée organisatrice de tout ce domaine, et elle est bien moins stable qu’il n’y paraît. Selon qui l’emploie, elle peut signifier : des arts qui entraînent une force souple face à des arts qui entraînent une force dure ; des arts d’origine taoïste face à des arts d’origine bouddhiste ; des arts qui cultivent le souffle et l’esprit face à des arts qui cultivent le muscle et l’os ; des arts originaires de Chine face à des arts influencés de l’extérieur ; ou simplement le petit groupe de styles qu’une association donnée du vingtième siècle a choisi d’admettre dans son cercle restreint.

Ce sont cinq affirmations différentes. Elles ne désignent pas le même ensemble d’arts, et elles ne résistent pas toutes également à l’examen. Un article à venir sur le neijia et le waijia les traitera une à une et dira lesquelles tiennent.

Le problème du vocabulaire

Quatre termes causent l’essentiel des difficultés, et il vaut la peine de les nommer ici.

Le qi est le plus problématique, car on le traduit par « énergie », ce qui importe un sens physique moderne que le mot n’a jamais eu. Dans les sources classiques, il recouvre le souffle, la vapeur, l’atmosphère, le tempérament et l’aspect animant d’un corps vivant. Lorsqu’un enseignant demande de « faire descendre le qi », il donne une instruction dont l’effet est observable ; que l’explication qui l’accompagne soit exacte est une question distincte de savoir si l’instruction fonctionne.

Le jin et le li se traduisent habituellement par « force entraînée » et « force brute ». La distinction que font les pratiquants est réelle — une force organisée par tout le corps se comporte différemment d’une force musculaire locale — mais le cadre traditionnel suggère que ce sont deux substances différentes, ce qu’elles ne sont pas.

Le song, habituellement « relâchement », est le terme le plus souvent mal compris dans la pratique plutôt que dans la traduction. Il ne signifie pas l’absence de tension, mais l’absence de tension inutile, ce qui demande plus de contrôle, non moins.

Une règle générale vaut pour ces quatre termes : l’instruction et l’explication sont deux choses distinctes, qui peuvent être évaluées séparément. « Laissez descendre votre poids et relâchez l’épaule » est une instruction dont l’effet est vérifiable. « Parce que cela permet au qi de descendre » est une explication, et l’on peut trouver la première utile sans souscrire à la seconde. L’enseignement traditionnel tend à fondre les deux, et une bonne part des débats inutiles entre pratiquants et sceptiques vient de ce que l’on traite cette paire comme un ensemble indivisible, à accepter ou rejeter en bloc.

Deux types d’affirmations, à traiter différemment

Tout ce qui se dit dans ces arts relève de l’une de deux catégories, et les confondre est l’erreur la plus commune de cette littérature.

Les affirmations mécaniques portent sur la façon dont les corps produisent et transmettent la force : qu’une force organisée depuis le sol est supérieure à une force produite par le seul bras ; qu’un membre relâché transmet mieux la force qu’un membre raidi ; que rediriger une force entrante coûte moins que s’y opposer. Ces affirmations sont vérifiables, et là où elles ont été testées, elles se confirment largement.

Les affirmations de culture de soi portent sur ce que la pratique fait au pratiquant dans la durée : qu’elle apaise l’esprit, qu’elle affine quelque chose en la personne, qu’elle mène quelque part que le pratiquant n’aurait pu atteindre autrement. Elles ne sont pas vérifiables de la même façon, ce qui ne les rend pas fausses, mais signifie qu’elles ne doivent pas être présentées comme des faits mécaniques.

Une grande partie de la confusion vient d’un enseignant formulant une affirmation de culture de soi en langage mécanique, ou d’un sceptique rejetant une affirmation de culture de soi parce qu’elle échoue à un test mécanique.

Comment tester une affirmation

Trois questions permettent de trier presque tout ce que l’on vous dit dans ce domaine.

D’abord : cela change-t-il ce que je fais ? Un énoncé philosophique qui laisse l’entraînement identique n’est que décoration. Tout principe véritablement utile dans ces arts correspond à une correction précise que l’on peut apporter à votre posture ou à votre timing.

Ensuite : qu’est-ce qui montrerait que c’est faux ? Si rien ne le pourrait, l’affirmation ne décrit pas le monde. C’est le test qui démasque le plus vite les affirmations de projection de force sans contact, toujours accompagnées d’une explication de leur échec sous observation.

Enfin : qui est la source, et qu’avait-elle à y gagner ? Les affirmations de lignée, en particulier, ont souvent été faites dans des circonstances où un ancêtre prestigieux avait une valeur commerciale ou politique.

Une quatrième question mérite d’être ajoutée lorsqu’on évalue un enseignant plutôt qu’une affirmation : peut-il produire l’effet sur quelqu’un qui n’est pas son élève ? Les arts martiaux internes sont particulièrement exposés à un artefact d’entraînement par lequel les élèves apprennent, sans qu’on le leur dise et souvent sans en avoir conscience, à répondre à leur enseignant de la manière attendue. Ce n’est la fraude de personne ; c’est une conséquence ordinaire d’années de pratique coopérative. Mais cela signifie qu’une démonstration sur un élève de longue date prouve bien moins que la même démonstration sur un inconnu.

Ce que couvriront les six pages

Un article distinguera l’interne et l’externe, en démontant l’opposition centrale et en réassemblant ce qui, en elle, tient réellement. Un autre retracera l’origine et la datation de la légende de Zhang Sanfeng et de la boxe de Wudang, expliquant comment une légende peut être historiquement fausse et culturellement décisive à la fois.

Un article présentera les Trois Trésors — jing, qi et shen — le modèle hérité de ce dont une personne est faite, qui sous-tend à la fois l’alchimie interne et le travail interne martial. Un autre, le plus pratique de la sous-catégorie, couvrira le song, l’enracinement et la force de tout le corps — la mécanique dont ces arts dépendent réellement.

Un article posera la question difficile de savoir si le lien entre le combat et la culture de soi est substantiel ou une justification tardive, en montrant le raisonnement qui mène à sa réponse. Un dernier recensera les sources et lectures utiles.

D’où viennent ces idées

Aucun de ces mots n’a été inventé par des pratiquants d’arts martiaux. Le jing, le qi et le shen viennent de la médecine classique et de l’alchimie interne, où ils tenaient des rôles techniques précis des siècles avant qu’on les applique à la boxe. Les correspondances du yin-yang et des cinq phases viennent du fonds cosmologique général qui organisait aussi la médecine, le calendrier et l’art de gouverner.

Ce que les pratiquants d’arts martiaux ont fait, c’est emprunter un langage explicatif prestigieux et déjà constitué, et l’appliquer à ce qu’ils savaient déjà faire. Cela mérite d’être gardé à l’esprit, car cela explique un trait persistant de cette littérature : la théorie correspond souvent assez lâchement à la pratique, avec des correspondances numériquement soignées mais qui ne renvoient à rien que le pratiquant fasse différemment. Là où la théorie empruntée fonctionne réellement, c’est en général parce qu’un pratiquant a trouvé la métaphore véritablement utile, non parce que la correspondance a été démontrée.

Ce que les fondements ne tranchent pas

Ces pages ne vous diront pas quel art étudier, et ne trancheront pas entre les lignées. Ces questions dépendent de ce que vous cherchez et de l’enseignant qui vous est accessible, bien plus que d’une propriété du style.

Elles ne rendront pas non plus de verdict sur le qi. Notre position est que les instructions d’entraînement formulées en termes de qi produisent souvent des résultats, que l’explication traditionnelle de leur fonctionnement n’est pas la seule possible, et que l’on peut pratiquer sérieusement en laissant cette question ouverte. Les pratiquants qui exigent d’abord d’adhérer au modèle, comme les sceptiques qui jugent les instructions forcément sans valeur, vont l’un comme l’autre trop loin.

Le lien avec le reste du site

Les trois trésors reviendront dans la section Bien-être, où le même modèle sous-tend le qigong et la médecine taoïste. Le yin-yang et les cinq phases sont traités longuement dans la section Métaphysique chinoise. Le lien entre pratique physique et culture de soi rejoint l’alchimie interne dans la Culture taoïste, et les idées philosophiques sur le wu wei et le naturel se trouvent dans la Philosophie taoïste.

Rien de tout cela n’est nécessaire pour lire cette sous-catégorie, mais si un concept ici vous intéresse, ces sections l’approfondissent largement.

Points clés

  • Ces pages couvrent des concepts partagés plutôt que des techniques, car apprendre le vocabulaire par un seul style fait paraître général ce qui n’est que local.

  • Le mot « interne » sert à établir au moins cinq oppositions différentes, qui ne désignent pas le même ensemble d’arts et ne résistent pas toutes également à l’examen.

  • Le qi, le jin, le li et le song causent l’essentiel de la confusion ; dans chaque cas, l’instruction pratique et son explication traditionnelle peuvent être séparées.

  • Les affirmations mécaniques sur la force sont vérifiables et se confirment largement ; les affirmations de culture de soi ne le sont pas de la même façon, et confondre les deux catégories est l’erreur la plus commune du domaine.

  • Trois questions permettent de trier la plupart des affirmations : cela change-t-il ce que je fais, qu’est-ce qui l’invaliderait, et qu’avait la source à y gagner.

  • Le vocabulaire théorique a été emprunté tel quel à la médecine et à l’alchimie, ce qui explique qu’il corresponde parfois assez lâchement à la pratique.