Le qi, la boussole du Feng Shui et les deux écoles

Comment le qi de l’environnement, la mesure des orientations et deux grandes approches organisent le Feng Shui traditionnel

Sous les nombreuses méthodes du Feng Shui se trouve un petit nombre d’idées centrales. Saisissez-les, et tout l’art devient intelligible ; manquez-les, et ses techniques paraissent arbitraires. Les plus importantes sont la notion de qi, l’instrument qu’est la boussole, et la division de la pratique entre l’École des formes et l’École de la boussole. Cette page expose ces concepts organisateurs, dont dépendent les pages plus détaillées qui suivent.

Illustration à l’encre : un luopan de bronze à aiguille rouge et deux disques gravés de diagrammes, bleu et rouge, à côté d’un paysage de montagnes, de cascades, de pins, d’une rivière et d’une grue.

Le qi, et la manière dont on se représente son mouvement

L’idée fondatrice est le qi (气), l’énergie vitale qui, selon la pensée chinoise, anime toutes choses. En Feng Shui, on se représente le qi comme circulant à travers le paysage, à la manière du sang dans un corps ou de l’eau sur la terre. Un bon Feng Shui consiste à implanter une habitation là où le qi bénéfique se rassemble et s’attarde, et à éviter les lieux où il file, stagne ou devient agressif. La maxime classique conservée dans le Livre des funérailles résume ce but : le qi est dispersé par le vent et arrêté par l’eau, si bien que le site idéal est à l’abri des vents forts et enlacé par une eau au cours paisible, où le qi peut s’amasser. Toute technique du Feng Shui est, en dernière analyse, une manière de juger comment le qi circule dans un lieu et comment placer un bâtiment pour en tirer profit.

Qi vivant et qi néfaste

On distingue deux sortes de qi dans un site idéal. Le sheng qi, qi « vivant » ou vital, est l’énergie bénéfique que rassemble un bon site ; le sha qi, qi « meurtrier » ou néfaste, est l’énergie destructrice portée par des éléments aigus, rapides ou hostiles. Une route droite ou une rivière fonçant directement sur une maison, une crête ou une arête de toit pointée vers une porte, ou un passage étroit qui canalise le vent sont lus comme des sources de sha qi, parfois appelées « flèches secrètes ». Une grande part du Feng Shui pratique consiste à repérer de telles menaces et soit à les éviter lors du choix du site, soit à les détourner par des écrans, des murs, des plantations ou des miroirs. La distinction entre énergie nourricière et énergie néfaste traverse tout cet art.

Direction, orientation et boussole

La direction et l’orientation sont la seconde grande préoccupation, et c’est là qu’intervient la boussole. La boussole magnétique chinoise, dont l’usage pour s’orienter constitue en soi un chapitre important de l’histoire des sciences, a été transformée en un instrument spécialisé du Feng Shui appelé luopan (罗盘). Là où une boussole ordinaire n’indique que les points cardinaux, le luopan porte de nombreux anneaux concentriques où sont inscrits les huit trigrammes, les vingt-quatre directions, les Troncs et les Rameaux, les Cinq Phases et d’autres systèmes de correspondances. Lire un site au luopan, c’est relever une orientation précise puis consulter ces anneaux pour juger quelles directions sont fastes pour un bâtiment et un occupant donnés. La boussole traduit la cosmologie abstraite des directions en un outil de mesure pratique.

D’où vient la boussole

L’aiguille aimantée est entrée dans l’art de l’implantation avant d’entrer dans la navigation, ce qui est l’un des faits les plus intéressants concernant cet instrument. Avant l’aiguille, il y eut une cuillère en magnétite tournant sur une planchette de bronze poli, décrite dans des sources Han et utilisée pour l’orientation en divination plutôt que pour les déplacements. Au XIe siècle, l’aiguille suspendue ou flottante était en usage, et la plus ancienne description claire de la déclinaison magnétique au monde provient des notes de Shen Kuo, vers 1088, où il observe que l’aiguille pointe légèrement à l’est du sud vrai.

Cette observation compte parce qu’elle a été faite par des gens qui pratiquaient précisément ce genre de travail. L’implantation exige une orientation exacte, et un praticien comparant la direction de l’aiguille à la position de l’étoile polaire ou à l’ombre de midi remarquerait un écart. La tradition fit ensuite de cette découverte un usage assez subtil : plutôt que d’écarter l’une ou l’autre lecture, elle les intégra toutes deux dans l’instrument, ce qui explique qu’un luopan porte plus d’un jeu de graduations directionnelles. La boussole du marin et celle de l’implantation partagent l’aiguille puis divergent complètement, car les anneaux d’un luopan codent des données calendaires et trigrammatiques sans la moindre utilité en mer.

Le luopan lui-même

Un luopan (罗盘) est un disque, généralement en bois laqué ou en laiton, avec en son centre une aiguille aimantée logée dans un petit puits appelé bassin céleste (天池), entourée d’anneaux concentriques de caractères. Ces anneaux sont appelés ceng (层), couches, et leur nombre varie de quatre sur un simple instrument de terrain à quarante ou davantage sur un modèle élaboré. Il n’existe pas de luopan standard ; les couches qu’un fabricant y inclut annoncent la lignée que sert l’instrument.

Plusieurs anneaux figurent sur presque tous les exemplaires. Les vingt-quatre montagnes (二十四山) divisent le cercle en vingt-quatre secteurs de quinze degrés chacun, nommés à l’aide d’un mélange des huit trigrammes, des douze Rameaux terrestres et de quatre des Troncs célestes ; c’est l’échelle de travail sur laquelle se lit une orientation, et c’est la couche qu’un débutant doit apprendre en premier. Des anneaux des huit trigrammes apparaissent dans leurs arrangements antérieur et postérieur. D’autres portent les soixante-quatre hexagrammes, les soixante combinaisons de troncs et de rameaux, les vingt-huit loges lunaires, et une subdivision fine appelée fenjin (分金), utilisée pour les placements très précis.

Le plus frappant est qu’un luopan complet porte trois échelles d’aiguille distinctes, conséquence du problème de la déclinaison. L’aiguille correcte (正针) s’aligne sur le nord magnétique. L’aiguille de jointure (缝针) et l’aiguille médiane (中针) en sont décalées, et servent respectivement, dans certaines traditions, pour les eaux et pour les collines environnantes. Ces décalages enregistraient à l’origine la différence entre les orientations magnétique et astronomique en des temps et des lieux particuliers. Comme la déclinaison varie au fil des siècles et selon le lieu, ces décalages sont devenus des fossiles historiques plutôt que des corrections actuelles, et les praticiens ne s’accordent plus aujourd’hui sur la fonction des trois aiguilles — un véritable problème technique au sein de cet art, que les manuels ont tendance à passer sous silence.

L’École des formes

Ces deux préoccupations — la forme du terrain et la lecture des directions — correspondent aux deux grandes écoles du Feng Shui. L’École des formes, ou école du relief, juge un site principalement d’après la configuration de ses alentours : les montagnes, les collines, les eaux et l’espace ouvert qui l’entourent, et la manière dont ils rassemblent ou dispersent le qi. Elle est visuelle et topographique, et son site idéal est décrit au moyen d’un célèbre modèle de quatre éléments environnants, traité en détail dans une page ultérieure. L’École des formes domine là où le relief est accusé, comme dans le Sud montagneux, et c’est la plus ancienne et la plus intuitive des deux approches.

L’École de la boussole

L’École de la boussole, ou école des orientations, juge un site principalement par l’orientation et le calcul. À l’aide du luopan, elle détermine l’orientation exacte de la façade d’un bâtiment et applique des systèmes combinant la direction, les trigrammes, les Troncs et les Rameaux et, souvent, le temps, pour décider de ce qui est faste. Ses méthodes sont numériques et peuvent être très élaborées, y compris des systèmes qui attribuent à chaque personne un ensemble de directions favorables et d’autres qui suivent l’évolution de la fortune d’un bâtiment au fil des cycles temporels. L’École de la boussole prospère là où le terrain est plat et offre peu de reliefs à lire, comme dans les plaines et dans les villes.

Sur quoi les deux écoles divergent réellement

Le différend n’est pas une simple affaire d’accent ; trois questions de fond les séparent. La première est de savoir ce qui décide. Pour l’École des formes, c’est le terrain qui décide, et l’orientation n’est qu’un affinement appliqué à un site déjà jugé bon à l’œil. Pour l’École de la boussole, c’est l’orientation qui décide, et un site au relief acceptable peut encore être déclaré inutilisable par le calcul.

La deuxième est de savoir si l’occupant compte. Les jugements de l’École des formes portent sur le lieu et valent pour quiconque y habite. Ceux de l’École de la boussole intègrent souvent les données de naissance de la personne ou de la famille concernée, si bien que la même maison peut être bonne pour un foyer et mauvaise pour un autre. C’est une différence considérable quant à la nature de l’affirmation, et c’est pourquoi le travail à la boussole glisse vers le calcul de la destinée, alors que la lecture des formes ne le fait pas.

La troisième est de savoir si le temps compte. Plusieurs systèmes de la boussole rattachent la qualité d’un site à des cycles en mouvement — le plus connu étant le schéma des neuf périodes de vingt ans, selon lequel une orientation favorable devient défavorable lorsque la période change. La lecture des formes n’a pas de telle horloge ; une colline qui abrite un site l’abrite à chaque génération. Quiconque compare les conseils de deux praticiens constatera que la plupart des contradictions remontent à l’une de ces trois questions plutôt qu’à l’incompétence.

Comment les deux s’utilisent ensemble

Dans la pratique, les deux écoles sont complémentaires plutôt qu’opposées. Un praticien chevronné commence généralement par le relief — choisissant ou évaluant un site d’après ses alentours — puis affine son jugement à la boussole, en fixant l’orientation et en vérifiant les directions. La distinction tient à l’accent et à l’outillage technique, non à un désaccord fondamental sur la nature de l’art. Les deux écoles partagent le même but sous-jacent — rassembler le qi bénéfique et éviter le qi néfaste — et reposent sur la même cosmologie du yin et du yang, des Cinq Phases et des trigrammes.

Le réseau commun des correspondances

À la base de l’une et de l’autre se trouve le réseau de correspondances que le Feng Shui partage avec le reste de la métaphysique chinoise. Chaque direction est associée à un trigramme, une phase, une saison, une couleur et bien d’autres choses ; une montagne a une phase selon sa forme, un pic pointu étant feu et un sommet arrondi métal ou terre ; l’eau est yin et les montagnes sont yang. Lire un site, c’est le voir à travers ce réseau de correspondances, de sorte que ses caractéristiques physiques deviennent lisibles comme un agencement d’énergies. Les notions de qi, de direction et de correspondance ne sont donc pas des techniques séparées, mais les aspects d’une seule et même manière de voir le paysage.

Points clés

Pour le lecteur, les points essentiels sont les suivants. Le Feng Shui porte sur le qi — rassembler celui qui est bénéfique et éviter celui qui est néfaste. Il juge un lieu de deux manières complémentaires : par la forme du terrain, c’est l’École des formes, et par l’orientation et le calcul, c’est l’École de la boussole. Et il lit l’une et l’autre à travers les correspondances cosmologiques communes de la pensée chinoise. Muni de ces notions, le lecteur verra les méthodes détaillées des pages suivantes s’ordonner clairement.

Points clés

  • Quelques idées centrales rendent tout l’art intelligible : le qi, la boussole et les deux écoles.

  • On se représente le qi circulant dans un paysage comme le sang dans un corps ou l’eau sur la terre.

  • Une bonne implantation rassemble le sheng qi bénéfique et évite le qi néfaste.

  • La seconde préoccupation est l’orientation, et c’est là qu’intervient la boussole.

  • L’École des formes lit la forme du terrain — collines, cours d’eau, protection et exposition.

  • L’École de la boussole juge un site par l’orientation et le calcul, au moyen du luopan.

  • En pratique, les deux sont complémentaires, et un praticien chevronné recourt aux deux.

  • Toutes deux reposent sur le même réseau de correspondances que l’on retrouve dans toute la métaphysique chinoise.

Sources utilisées pour cet article : Science and Civilisation in China de Joseph Needham (volume 2, sur la notion de qi et la cosmologie corrélative, et volume 4, sur la boussole magnétique) ; An Anthropological Analysis of Chinese Geomancy de Stephan Feuchtwang ; An Introduction to Feng Shui d’Ole Bruun ; ainsi que les ouvrages de référence de la littérature savante sur l’École des formes, l’École de la boussole et le luopan.