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Méditation taoïste : l’assise, du Zhuangzi à Wudang
Les méthodes que nomment les classiques, la manière dont s’assoient les taoïstes de Wudang, et dix premières minutes de pratique
La méditation taoïste s’appelle le plus souvent jingzuo (静坐), « s’asseoir en silence », ou simplement dazuo (打坐), « s’asseoir ». Les mots sont simples, et la forme extérieure aussi : on s’assied immobile, droit et sans hâte, et l’on laisse le corps, le souffle et l’esprit se poser. Ce qui la rend taoïste n’est pas la posture, partagée avec bien d’autres traditions, mais les textes qui disent à quoi sert le calme, et les communautés qui ont maintenu la pratique vivante, dont les temples du mont Wudang.
Cette page est une carte. Elle présente les méthodes que nomment les classiques, la place de l’assise dans la vie taoïste à Wudang, la manière d’installer la posture et une courte première pratique. Pour la cultivation intérieure dans son ensemble, pratique debout et en mouvement comprises, voir La cultivation intérieure de Wudang.
Le calme avant la religion taoïste
L’idée qu’un corps immobile et un esprit apaisé ouvrent sur quelque chose de plus vaste est plus ancienne que le taoïsme organisé. Le Dao De Jing demande si l’on peut « étreindre l’Un » et adoucir le souffle comme un nouveau-né (chapitre 10), et invite le lecteur à atteindre l’extrême du vide et à garder fermement le calme (chapitre 16). Aucun de ces passages ne donne d’instructions, mais les pratiquants des siècles suivants les ont lus comme des descriptions de l’assise.
Le Zhuangzi va plus loin. Dans un dialogue, Confucius enseigne à son disciple Yan Hui le « jeûne du cœur » (心斋) : cesser d’écouter avec les oreilles, puis cesser d’écouter avec le cœur, et écouter avec le qi, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un vide ouvert. Dans un autre, Yan Hui annonce qu’il a appris à « s’asseoir et oublier » (坐忘), à lâcher le corps et le savoir habile jusqu’à ne faire qu’un avec le grand courant des choses. Ces deux courtes scènes, présentées dans notre page sur les grands thèmes du Zhuangzi, sont devenues le fondement classique de l’assise taoïste.
Cinq méthodes que nomme la tradition
En deux mille ans, les maîtres ont donné à la pratique bien des noms. Cinq reviennent assez souvent pour servir de carte. Elles se recoupent, et un même maître peut en employer plusieurs.
Le jeûne du cœur (心斋). L’attention passe des sens à quelque chose de plus calme que la pensée. En pratique, cela commence souvent par écouter simplement le souffle, sans le diriger.
S’asseoir et oublier (坐忘). L’art de lâcher prise : la tension, le commentaire intérieur, l’effort pour obtenir quoi que ce soit. Sous les Tang, Sima Chengzhen (司马承祯, 647-735) a écrit le Zuowang lun, un traité qui présente l’assise dans l’oubli comme une suite d’étapes.
Garder l’Un (守一). Rassembler l’attention et la tenir, doucement et avec constance, sur un point ou une qualité. L’expression figure dans le Taiping jing de l’époque Han, et Ge Hong la développe longuement au IVe siècle dans le Baopuzi.
La visualisation (存思). Tenir des images dans l’esprit : divinités, lumières ou palais situés dans le corps. Elle est centrale dans l’école Shangqing et dans le Classique de la Cour jaune, et s’enseigne d’ordinaire au sein d’une lignée plutôt que dans les livres.
L’observation intérieure (内观). Tourner l’attention vers l’intérieur pour voir naître et passer pensées et émotions sans être emporté par elles. Une écriture de l’époque Tang, le Neiguan jing, lui est consacrée.
L’alchimie intérieure plus tardive (neidan) bâtit sur ces fondations avec ses propres cartes du souffle et de l’énergie, dont la « petite circulation céleste » décrite dans l’école Wu-Liu. Ces méthodes s’apprennent traditionnellement pas à pas auprès d’un maître, et rien sur cette page n’en dépend.
Comment s’assoient les taoïstes de Wudang
La plupart des taoïstes qui vivent aujourd’hui dans les temples de Wudang appartiennent à l’ordre Quanzhen, qui dès sa fondation au XIIe siècle a fait de l’assise une part de la vie monastique. Autrefois, les communautés Quanzhen mesuraient la durée de l’assise avec un bol percé d’un petit trou, posé sur l’eau : quand il s’était rempli et avait coulé, la séance était finie. La discipline était commune et régulière plutôt qu’héroïque.
À Wudang, l’assise prend place à côté des offices du matin et du soir, de la récitation des écritures, du travail et des arts du mouvement comme le taijiquan et le qigong. Les visiteurs s’attendent parfois à de longues retraites silencieuses ; ils rencontrent plus souvent l’assise comme une part ordinaire d’une journée disciplinée. Notre page sur ce que les écoles de Wudang enseignent vraiment décrit ce à quoi un élève peut raisonnablement s’attendre.
Installer la posture
La posture sert un seul but : être droit sans effort, afin de pouvoir oublier le corps plutôt que de lutter contre lui.
Les principaux repères d’une posture assise stable. Dessin schématique ; les lignées diffèrent dans le détail, surtout pour la position des mains.
- Le sommet du crâne s’élève, comme tiré par un fil
- Les yeux baissés, mi-clos (« baisser le rideau »)
- La langue repose contre le palais
- Le menton légèrement rentré
- Les épaules relâchées, la poitrine souple
- Le dos droit sans raideur, sur une même verticale du sommet du crâne à la base
- Le dantian inférieur, sous le nombril
- Les mains jointes sur le giron, souvent selon le ziwu jue (子午诀)
- Un coussin assez haut pour que les hanches soient plus hautes que les genoux
L’assise. Asseyez-vous sur un coussin ferme, les hanches un peu plus hautes que les genoux. Croisez les jambes sans forcer, ou prenez le demi-lotus ou le lotus si vos genoux le permettent sans douleur. Une chaise convient tout à fait : asseyez-vous vers l’avant, les pieds à plat, le dos libre du dossier.
Le dos et la tête. Laissez la colonne s’élever naturellement, comme si le sommet du crâne était tiré par un fil. Rentrez légèrement le menton pour allonger la nuque. Relâchez les épaules et laissez la poitrine s’assouplir.
Le visage. Baissez les yeux jusqu’à ce qu’ils soient mi-clos, posés sur le sol devant vous ; les maîtres taoïstes appellent cela « baisser le rideau » (垂帘). Laissez la pointe de la langue reposer légèrement contre le palais, derrière les dents de devant.
Les mains. Joignez les mains sans serrer sur le giron, près du dantian inférieur, sous le nombril. Bien des lignées taoïstes utilisent un geste précis. Le plus connu est le ziwu jue (子午诀), parfois appelé sceau du taiji : dans une forme courante, le pouce de la main gauche repose à la base de l’annulaire, et la main droite se referme sur la gauche, de sorte que les deux mains forment un anneau fermé. Le détail varie selon les lignées ; si vous avez appris un geste auprès d’un maître, gardez le sien. Sinon, il suffit de poser simplement les mains l’une sur l’autre.
Ces repères appliquent le même principe que les trois régulations du corps, du souffle et de l’esprit : posez d’abord le corps, et le souffle et l’esprit suivent plus aisément.
Dix premières minutes : écouter le souffle
Cette courte pratique suit l’esprit du jeûne du cœur. Utilisez une minuterie pour ne pas surveiller l’heure.
- Se poser (2 minutes). Installez la posture, puis laissez le corps devenir immobile. Remarquez les points de contact : coussin, sol, mains.
- Écouter (5 minutes). Portez l’attention sur le souffle, aux narines ou au ventre, et écoutez-le simplement, sans l’allonger ni l’approfondir. Quand des pensées surviennent, notez-les et revenez à l’écoute.
- Laisser même l’écoute (2 minutes). Cessez de diriger l’attention. Restez assis, calme et ouvert.
- Conclure (1 minute). Frottez les paumes jusqu’à ce qu’elles soient chaudes, posez-les sur les yeux, puis massez le visage et les genoux avant de vous lever lentement.
Dix minutes par jour sont un bon début. La régularité compte bien plus que la durée.
À quoi s’attendre, et ce qui peut mal tourner
La plupart des premières séances sont ordinaires : agitation, somnolence, une démangeaison, un esprit affairé. Ce n’est pas un échec ; le remarquer, c’est la pratique. Chaleur, picotements ou sensation d’espace peuvent aller et venir. Les maîtres taoïstes conseillent de les accueillir avec indifférence, sans les poursuivre ni les craindre.
La tradition a aussi un nom pour la pratique qui tourne mal, zouhuo rumo (走火入魔), et ses mises en garde méritent d’être prises au sérieux. Ne forcez pas et ne retenez pas le souffle, ne passez pas d’emblée à de longues séances, et n’essayez pas de guider l’énergie selon des parcours tirés des livres. La recherche moderne confirme que la méditation n’est pas sans risque pour tout le monde : une étude de 2017 auprès de méditants expérimentés (Lindahl et collègues, PLOS ONE) a relevé des difficultés éprouvantes, parfois durables. Si vous avez des antécédents de psychose, de dépression sévère ou de traumatisme, parlez-en à votre médecin et à un enseignant expérimenté avant de commencer, et arrêtez si la pratique vous laisse plus troublé que stable.
Pour aller plus loin sur le site
- La cultivation intérieure de Wudang : l’ensemble de la pratique, posture, souffle, attention et conduite.
- La pratique debout : le calme sur ses pieds, partenaire naturel de l’assise.
- Le neigong : l’entraînement intérieur dans les arts martiaux.
- Encens, méditation et pratique taoïste : comment l’encens accompagne une séance d’assise.