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Chapitre sept : Yang Zhu 杨朱
Seize lectures pratiques sur la vie incarnée, la juste suffisance, le plaisir, le consentement, le sacrifice, la réputation, la richesse et la mortalité
Yang Zhu est le chapitre le plus provocateur du Liezi. Il met en question la poursuite de la gloire posthume, le sacrifice imposé, la quête anxieuse de longévité, le statut et la richesse, tout en défendant la valeur de la vie et du corps effectivement présents. Certains passages recourent à des outrances délibérées — le plaisir sans frein, des souverains qui jouissent tandis que les sages souffrent, ou le refus de perdre ne serait-ce qu’un cheveu pour le monde — afin de démasquer un langage moral qui exige d’une personne sa vie entière au nom d’une réputation abstraite.

- 1. Que donne un nom aux vivants ?
- 2. Une vie brève passée à se préparer à laisser un souvenir
- 3. La mort égalise les réputations sans excuser la conduite
- 4. Quand la pureté et la constance deviennent une atteinte à soi-même
- 5. Entre privation et accumulation
- 6. Prendre soin des vivants ; garder la mort simple
- 7. Les frères de Zichan et les limites du plaisir
- 8. Duanmu Shu dépense et distribue une fortune
- 9. Vouloir la vie n’est pas s’y cramponner
- 10. Un cheveu, le monde entier et la limite du sacrifice
- 11. Les saints souffrent, les tyrans jouissent : un choc moral délibéré
- 12. Gouverner un troupeau n’est pas gouverner chaque mouton
- 13. Le peu qui survit du passé
- 14. Le corps et les choses sont tenus, non possédés absolument
- 15. Longévité, renommée, rang et richesse : des maîtres extérieurs
- 16. La jouissance, la réputation et la réalité sous le nom
- Le chapitre en pratique
- Questions pour la réflexion
- Poursuivre la lecture
Il ne faut pas réduire ces arguments à « faites tout ce qui vous fait du bien ». Le désir peut devenir dépendance, contrainte, gaspillage ou nuisance, et les récits du chapitre rendent parfois ces dangers visibles, même lorsque ceux qui parlent ne les voient pas. Une lecture moderne responsable conserve son défi central tout en y ajoutant les limites éthiques nécessaires : protéger la vie incarnée, refuser l’autodestruction vaine, jouir de ce qui suffit, respecter le consentement et la vie d’autrui, partager le superflu, et ne laisser ni le plaisir ni la réputation devenir un nouveau maître.
1. Que donne un nom aux vivants ?
Texte classique
楊朱游於魯,舍於孟氏。孟氏問曰:「人而已矣,奚以名爲?」曰:「以名者爲富。」「既富矣,奚不已焉?」曰:「爲貴。」「既貴矣,奚不已焉?」曰:「爲死。」「既死矣,奚爲焉?」曰:「爲子孫。」「名奚益於子孫?」曰:「名乃苦其身,燋其心。乘其名者,澤及宗族,利兼鄉黨,況子孫乎?」「凡爲名者必廉,廉斯貧;爲名者必讓,讓斯賤。」曰:「管仲之相齊也,君淫亦淫,君奢亦奢。志合言從,道行國霸。死之後,管氏而已。田氏之相齊也,君盈則己降,君歛則己施。民皆歸之,因有齊國;子孫享之,至今不絕。若實名貧,僞名富。」曰:「實無名,名無實。名者,僞而已矣。昔者堯舜僞以天下讓許由、善卷,而不失天下,享祚百年。伯夷、叔齊實以孤竹君讓,而終亡其國,餓死於首陽之山。實、僞之辯,如此其省也。」
Lecture en français
Une conversation remonte la chaîne qui se cache derrière la réputation : on recherche le renom pour la richesse, la richesse pour le rang, le rang pour les avantages après la mort, et ces avantages pour les descendants. Pourtant, celui qui bâtit le nom peut épuiser son corps et son esprit tandis que d’autres héritent du bénéfice. La vertu publique peut aussi devenir une mise en scène ; le renoncement réel peut laisser quelqu’un dans la pauvreté, alors qu’une apparence convaincante de vertu attire le pouvoir.
L’argument ne prouve pas que toute réputation soit fausse. Il montre qu’un « bon nom » mêle la conduite, la perception publique, les institutions et les récits ultérieurs. Un nom ne peut pas remplacer la réalité dont il devrait procéder.
Sens pratique
Avant de vous sacrifier pour être reconnu, demandez-vous qui en reçoit le bénéfice, quel bien présent ce sacrifice produit, et si le même but peut être atteint sans nuire à la santé ou à l’intégrité. Laissez la réputation suivre un travail utile plutôt que de devenir le travail lui-même.
2. Une vie brève passée à se préparer à laisser un souvenir
Texte classique
楊朱曰:「百年,壽之大齊。得百年者千無一焉。設有一者,孩抱以逮昏老,幾居其半矣。夜眠之所弭,晝覺之所遺,又幾居其半矣。痛疾哀苦,亡失憂懼,又幾居其半矣。量十數年之中,逌然而自得亡介焉之慮者,亦亡一時之中爾。則人之生也奚爲哉?奚樂哉?爲美厚爾,爲聲色爾,而美厚復不可常厭足,聲色不可常翫聞,乃復爲刑賞之所禁勸,名法之所進退,遑遑爾競一時之虛譽,規死後之餘榮,偊偊爾順耳目之觀聽,惜身意之是非,徒失當年之至樂,不能自肆於一時。重囚纍梏,何以异哉?太古之人知生之暫來,知死之暫往,故從心而動,不違自然所好;當身之娛非所去也,故不爲名所勸。從性而游,不逆萬物所好;死後之名非所取也,故不爲刑所及。名譽先後,年命多少,非所量也。」
Lecture en français
Même une longue vie comprend l’enfance, la vieillesse, le sommeil, la maladie, le chagrin, la peur et la perte. Le temps paisible qui reste est bien court, et pourtant les gens l’abandonnent aux récompenses, aux châtiments, au statut et à l’espoir d’éloges posthumes. Yang Zhu compare cet enfermement volontaire au port de chaînes.
L’alternative qu’il propose consiste à se souvenir que la vie vient pour un temps et que la mort, elle aussi, passe en son temps. On ne devrait pas rejeter les joies naturelles pour la seule réputation. Cela n’exige pas une stimulation constante. La cible plus profonde est une vie ajournée jusqu’à ce que vienne l’approbation.
Sens pratique
Préservez dès maintenant des moments réguliers pour le repos, les relations, le mouvement, la beauté et une attention qui ne mesure rien. N’attendez pas la retraite, la reconnaissance ou des conditions parfaites pour commencer à vivre. La joie durable est d’ordinaire simple et renouvelable.
3. La mort égalise les réputations sans excuser la conduite
Texte classique
楊朱曰:「萬物所異者生也,所同者死也。生則有賢愚、貴賤,是所異也;死則有臭腐、消滅,是所同也。雖然,賢愚、貴賤非所能也,臭腐、消滅亦非所能也。故生非所生,死非所死;賢非所賢,愚非所愚;貴非所貴,賤非所賤。然而萬物齊生齊死,齊賢齊愚,齊貴齊賤。十年亦死,百年亦死;仁聖亦死,凶愚亦死。生則堯舜,死則腐骨;生則桀紂,死則腐骨。腐骨一矣,孰知其異?且趣當生,奚遑死後?」
Lecture en français
La vie fait apparaître des distinctions de talent, de rang, de caractère et de durée ; la mort rend les corps à la décomposition. Les restes des sages admirés et des tyrans condamnés n’annoncent pas ce qu’ils furent. Yang Zhu détourne donc l’attention d’une expérience posthume imaginaire pour la ramener à la vie présente.
L’égalité physique dans la mort ne rend pas les conduites égales du vivant des personnes. La cruauté cause toujours de la souffrance, et le soin soutient toujours la vie. Le propos est que les morts ne peuvent ni jouir de l’éloge ni souffrir du blâme qui viennent après eux, comme si la réputation était un autre corps.
Sens pratique
Choisissez votre conduite pour ses effets sur les êtres vivants et sur le monde qu’ils partagent, non pour un public imaginaire après la mort. La conscience de la mortalité peut aiguiser l’éthique au lieu de la dissoudre.
4. Quand la pureté et la constance deviennent une atteinte à soi-même
Texte classique
楊朱曰:「伯夷非亡欲,矜清之郵,以放餓死。展季非亡情,矜貞之郵,以放寡宗。清貞之誤善之若此!」
Lecture en français
Bo Yi avait encore des désirs, mais il s’accrocha à l’identité de la pureté jusqu’à mourir de faim. Zhan Ji avait encore de l’affection, mais il s’accrocha à la constance d’une manière qui lui laissa peu de descendants. Une vertu rendue absolue peut trahir le dessein vivant qui l’avait jadis rendue bonne.
La critique ne vise pas l’intégrité. Elle vise le fait de protéger une image d’intégrité après que les circonstances ont changé, même lorsque le résultat détruit le corps, les relations ou l’avenir.
Sens pratique
Demandez-vous si un principe sert encore la vie, l’équité et la confiance dans le cas présent. Une limite doit être assez ferme pour protéger ce qui compte, et assez souple pour ne pas devenir une punition inutile.
5. Entre privation et accumulation
Texte classique
楊朱曰:「原憲窶於魯,子貢殖於衛。原憲之窶損生,子貢之殖累身。」「然則窶亦不可,殖亦不可,其可焉在?」曰:「可在樂生,可在逸身。故善樂生者不窶,善逸身者不殖。」
Lecture en français
La grande pauvreté abîme la vie ; l’accumulation sans fin l’alourdit. La voie du milieu est décrite comme le fait de jouir de la vie et de laisser le corps à son aise. Qui comprend la jouissance n’idéalise pas la privation, et qui comprend l’aisance ne laisse pas la possession devenir une seconde occupation.
« Assez » n’est ni une quantité fixe ni un confort automatique. C’est le point où les ressources soutiennent la vie sans exiger que la vie serve leur expansion.
Sens pratique
Définissez ce qui suffit en matière de logement, de santé, de temps, de personnes à charge et de résilience. Décidez ensuite quels gains supplémentaires valent leur coût en attention, en stress et en liberté. La pauvreté appelle un remède matériel, non une leçon de contentement.
6. Prendre soin des vivants ; garder la mort simple
Texte classique
楊朱曰:「古語有之:『生相憐,死相捐。』此語至矣。相憐之道,非唯情也;勤能使逸,飢能使飽,寒能使溫,窮能使達也。相捐之道,非不相哀也;不含珠玉,不服文錦,不陳犧牲,不設明器也。晏平仲問養生於管夷吾。管夷吾曰:『肆之而已,勿壅勿閼。』晏平仲曰:『其目柰何?』夷吾曰:『恣耳之所欲聽,恣目之所欲視,恣鼻之所欲向,恣口之所欲言,恣體之所欲安,恣意之所欲行。夫耳之所欲聞者音聲,而不得聽,謂之閼聰;目之所欲見者美色,而不得視,謂之閼明;鼻之所欲向者椒蘭,而不得嗅,謂之閼顫;口之所欲道者是非,而不得言,謂之閼智;體之所欲安者美厚,而不得從,謂之閼適;意之所欲爲者放逸,而不得行,謂之閼性。凡此諸閼,廢虐之主。去廢虐之主,熙熙然以俟死,一日、一月、一年、十年,吾所謂養。拘此廢虐之主,錄而不舍,戚戚然以至久生,百年、千年、萬年,非吾所謂養。』管夷吾曰:『吾既告子養生矣,送死柰何?』晏平仲曰:『送死略矣,將何以告焉?』管夷吾曰:『吾固欲聞之。』平仲曰:『既死,豈在我哉?焚之亦可,沈之亦可,瘞之亦可,露之亦可,衣薪而棄諸溝壑亦可,袞衣繡裳而納諸石椁亦可,唯所遇焉。』管夷吾顧謂鮑叔黃子曰:『生死之道,吾二人進之矣。』」
Lecture en français
Prendre soin des vivants, c’est plus qu’éprouver des sentiments : c’est soulager l’épuisement, la faim, le froid et les occasions barrées. Laisser partir les morts ne signifie pas ne pas avoir de chagrin ; cela signifie refuser d’enterrer des richesses dans les joyaux, les étoffes de luxe, les sacrifices et l’apparat qui ne peuvent plus rien pour le défunt.
Le dialogue fait ensuite l’éloge de sens libres de toute entrave, de la parole, de l’aisance du corps et de l’intention. Pris à la lettre et sans limites, un tel relâchement pourrait tourner à l’excès nuisible. Lu dans son contexte, il vise une vie rendue misérable par une répression inutile et par l’apparat funéraire. Le soin doit néanmoins inclure le consentement, la santé, la réciprocité, et le fait que le corps d’autrui n’est pas un instrument de son propre désir.
Sens pratique
Orientez le soin vers les besoins présents et les souhaits de la personne concernée. Parlez tôt des préférences de fin de vie. Des funérailles pleines de sens peuvent être simples ; le chagrin n’a pas besoin d’un étalage financier pour être réel.
7. Les frères de Zichan et les limites du plaisir
Texte classique
子產相鄭,專國之政。三年,善者服其化,惡者畏其禁,鄭國以治,諸侯憚之。而有兄曰公孫朝,有弟曰公孫穆。朝好酒,穆好色。朝之室也聚酒千鍾,積麴成封,望門百步,糟漿之氣逆於人鼻。方其荒於酒也,不知世道之安危,人理之悔吝,室內之有亡,九族之親疏,存亡之哀樂也。雖水火兵刃交於前,弗知也。穆之後庭比房數十,皆擇稚齒婑媠者以盈之。方其耽於色也,屏親昵,絕交遊,逃於後庭,以晝足夜;三月一出,意猶未愜。鄉有處子之娥姣者,必賄而招之,媒而挑之,弗獲而後已。子產日夜以爲戚,密造鄧析而謀之,曰:「僑聞治身以及家,治家以及國,此言自於近至於遠也。僑爲國則治矣,而家則亂矣。其道逆邪?將奚方以救二子?子其詔之!」鄧析曰:「吾怪之久矣,未敢先言。子奚不時其治也,喻以性命之重,誘以禮義之尊乎?」子產用鄧析之言,因閒以謁其兄弟,而告之曰:「人之所以貴於禽獸者,智慮;智慮之所將者,禮義。禮義成,則名位至矣。若觸情而動,耽於嗜慾,則性命危矣。子納僑之言,則朝自悔而夕食祿矣。」朝穆曰:「吾知之久矣,擇之亦久矣,豈待若言而後識之哉?凡生之難遇而死之易及。以難遇之生,俟易及之死,可孰念哉?而欲尊禮義以夸人,矯情性以招名,吾以此爲弗若死矣。爲欲盡一生之歡,窮當年之樂,唯患腹溢而不得恣口之飲,力憊而不得肆情於色;不遑憂名聲之醜,性命之危也。且若以治國之能夸物,欲以說辭亂我之心,榮祿喜我之意,不亦鄙而可憐哉?我又欲與若別之。夫善治外者,物未必治,而身交苦;善治內者,物未必亂,而性交逸。以若之治外,其法可暫行於一國,未合於人心;以我之治內,可推之於天下,君臣之道息矣。吾常欲以此術而喻之,若反以彼術而教我哉?」子產忙然無以應之。他日,以告鄧析。鄧析曰:「子與真人居而不知也,孰謂子智者乎?鄭國之治偶耳,非子之功也。」
Lecture en français
Zichan gouverne un État mais ne parvient pas à gouverner ses frères. L’un est dévoré par l’alcool ; l’autre s’isole dans la quête sexuelle, usant de sa richesse et de pressions pour obtenir des jeunes femmes. Ils se défendent en disant que la vie est rare, que la mort vient aisément, et que la jouissance intérieure vaut mieux que la vertu publique et les charges.
Leur critique de la réputation a de la force, mais leur conduite révèle l’échec d’un plaisir sans limites. La dépendance rend l’un inconscient du danger et des liens qui l’unissent aux autres ; l’autre traite les personnes comme des objets et ignore les conditions du consentement. L’éloge que Deng Xi fait d’eux comme de « vrais hommes » est délibérément dérangeant. Le lecteur n’est pas tenu de prendre l’ironie du narrateur pour une approbation morale.
Sens pratique
Le plaisir soutient la vie lorsqu’il préserve la santé, le consentement, la réciprocité, la lucidité et la liberté de s’arrêter. Lorsque le désir efface les autres ou détruit la capacité de choisir, il est devenu une autre forme de servitude.
8. Duanmu Shu dépense et distribue une fortune
Texte classique
衛端木叔者,子貢之世也。藉其先貲,家累萬金。不治世故,放意所好。其生民之所欲爲,人意之所欲玩者,無不爲也,無不玩也。牆屋臺榭,園囿池沼,飲食車服,聲樂嬪御,擬齊楚之君焉。至其情所欲好,耳所欲聽,目所欲視,口所欲嘗,雖殊方偏國,非齊土之所產育者,無不必致之,猶藩牆之物也。及其游也,雖山川阻險,塗逕修遠,無不必之,猶人之行咫步也。賓客在庭者日百住,庖廚之下不絕煙火,堂廡之上不絕聲樂。奉養之餘,先散之宗族;宗族之餘,次散之邑里;邑里之餘,乃散之一國。行年六十,氣幹將衰,棄其家事,都散其庫藏、珍寶、車服、妾媵。一年之中盡焉,不爲子孫留財。及其病也,無藥石之儲;及其死也,無瘞埋之資。一國之人受其施者,相與賦而藏之,反其子孫之財焉。禽骨釐聞之,曰:「端木叔,狂人也,辱其祖矣。」段干生聞之,曰:「端木叔,達人也,德過其祖矣。其所行也,其所爲也,衆意所驚,而誠理所取。衛之君子多以禮教自持,固未足以得此人之心也。」
Lecture en français
Duanmu Shu consacre la fortune dont il a hérité à des plaisirs considérables, à l’hospitalité, aux voyages, puis à des distributions à ses parents, à ses voisins et à tout l’État. À soixante ans, il donne ce qui lui reste, sans rien garder pour la maladie, les funérailles ou ses descendants. La communauté qui en a profité paie ensuite ses obsèques et restitue des biens à ses enfants.
Un observateur le dit fou et indigne ; un autre le dit plus généreux que son ancêtre. Le récit remet en cause la thésaurisation, mais il montre aussi sa dépendance à l’égard d’un sauvetage collectif. La générosité et la dépense ne sont pas sages d’office du seul fait qu’elles s’opposent à l’accumulation.
Sens pratique
Servez-vous de votre richesse de votre vivant et partagez le véritable superflu, mais gardez des provisions transparentes pour la santé, les personnes à charge, les engagements et les imprévus. La générosité est plus solide lorsqu’elle ne reporte pas en secret sur d’autres des coûts prévisibles.
9. Vouloir la vie n’est pas s’y cramponner
Texte classique
孟孫陽問楊朱曰:「有人於此,貴生愛身,以蘄不死,可乎?」曰:「理無不死。」「以蘄久生,可乎?」曰:「理無久生。生非貴之所能存,身非愛之所能厚。且久生奚爲?五情好惡,古猶今也;四體安危,古猶今也;世事苦樂,古猶今也;變易治亂,古猶今也。既聞之矣,既見之矣,既更之矣,百年猶厭其多,況久生之苦也乎?」孟孫陽曰:「若然,速亡愈於久生,則踐鋒刃,入湯火,得所志矣。」楊子曰:「不然。既生,則廢而任之,究其所欲,以俟於死。將死,則廢而任之,究其所之,以放於盡。無不廢,無不任,何遽遲速於其閒乎?」
Lecture en français
Aspirer à l’immortalité ne peut abolir la mort, mais cela ne rend pas une mort précoce préférable. Yang Zhu refuse que l’on se jette sur les lames ou dans le feu. Tant que l’on vit, qu’on laisse la vie accomplir son cours ; quand la mort vient, qu’on laisse le mourir accomplir le sien. Ne faites ni du retard ni de la hâte une obsession.
La distinction est importante : accepter la mortalité n’est pas se détruire. L’amour de la vie incarnée peut coexister avec le refus de faire d’une survie indéfinie la seule valeur.
Sens pratique
Prenez soin de la santé et de la sécurité tout en acceptant que la durée de la vie est finie. Si des pensées de hâter la mort sont personnelles plutôt que philosophiques, cherchez sans attendre un soutien humain et professionnel ; l’acceptation doit protéger la vie, non isoler une personne en danger.
10. Un cheveu, le monde entier et la limite du sacrifice
Texte classique
楊朱曰:「伯成子高不以一毫利物,舍國而隱耕。大禹不以一身自利,一體偏枯。古之人損一毫利天下不與也,悉天下奉一身不取也。人人不損一毫,人人不利天下,天下治矣。」禽子問楊朱曰:「去子體之一毛以濟一世,汝爲之乎?」楊子曰:「世固非一毛之所濟。」禽子曰:「假濟,爲之乎?」楊子弗應。禽子出語孟孫陽。孟孫陽曰:「子不達夫子之心,吾請言之。有侵若肌膚獲萬金者,若爲之乎?」曰:「爲之。」孟孫陽曰:「有斷若一節得一國,子爲之乎?」禽子默然有閒。孟孫陽曰:「一毛微於肌膚,肌膚微於一節,省矣。然則積一毛以成肌膚,積肌膚以成一節。一毛固一體萬分中之一物,奈何輕之乎?」禽子曰:「吾不能所以答子。然則以子之言問老聃、關尹,則子言當矣;以吾言問大禹、墨翟,則吾言當矣。」孟孫陽因顧與其徒說他事。
Lecture en français
Le célèbre argument « pas un cheveu pour le monde » est souvent tenu pour de l’égoïsme. Ici, il défend une limite face à un raisonnement qui commence par un sacrifice corporel insignifiant et peut s’étendre à la peau, aux membres et à la personne tout entière. Si chacun s’abstenait de nuire aux autres et d’exiger qu’on se nuise au nom du salut de tous, le monde serait déjà moins désordonné.
Le débat s’achève sans réponse universelle. Un coût minime peut être raisonnable lorsque le bénéfice est réel et le consentement libre ; le danger est que des institutions déclarent à répétition que le corps d’autrui est négligeable. La protection de soi et le souci du bien public doivent se corriger mutuellement.
Sens pratique
Avant de demander un sacrifice, vérifiez le bénéfice, la nécessité, le consentement, la répartition du coût et le point d’arrêt. Ne bâtissez pas le bien collectif sur des personnes qui n’ont jamais le droit de dire non.
11. Les saints souffrent, les tyrans jouissent : un choc moral délibéré
Texte classique
楊朱曰:「天下之美歸之舜、禹、周、孔,天下之惡歸之桀、紂。然而舜耕於河陽,陶於雷澤,四體不得暫安,口腹不得美厚;父母之所不愛,弟妹之所不親。行年三十,不告而娶。及受堯之禪,年已長,智已衰。商鈞不才,禪位於禹,戚戚然以至於死。此天人之窮毒者也。鮌治水土,績用不就,殛諸羽山。禹纂業事讐,惟荒土功,子產不字,過門不入;身體偏枯,手足胼胝。及受舜禪,卑宮室,美紱冕,戚戚然以至於死。此天人之憂苦者也。武王既終,成王幼弱,周公攝天子之政。邵公不悅,四國流言。居東三年,誅兄放弟,僅免其身,戚戚然以至於死。此天人之危懼者也。孔子明帝王之道,應時君之聘,伐樹於宋,削迹於衛,窮於商周,圍於陳蔡,受屈於季氏,見辱於陽虎,戚戚然以至於死。此天民之遑遽者也。凡彼四聖者,生無一日之歡,死有萬世之名。名者,固非實之所取也。雖稱之弗知,雖賞之不知,與株塊無以異矣。桀藉累世之資,居南面之尊,智足以距羣下,威足以震海內;恣耳目之所娛,窮意慮之所爲,熙熙然以至於死。此天民之逸蕩者也。紂亦藉累世之資,居南面之尊;威無不行,志無不從;肆情於傾宮,縱欲於長夜;不以禮義自苦,熙熙然以至於誅。此天民之放縱者也。彼二凶也,生有從欲之歡,死被愚暴之名。實者,固非名之所與也。雖毀之不知,雖稱之弗知,此與株塊奚以異矣?彼四聖雖美之所歸,苦以至終,同歸於死矣。彼二凶雖惡之所歸,樂以至終,亦同歸於死矣。」
Lecture en français
Le passage oppose des sages qui peinent et souffrent à des tyrans qui jouissent du pouvoir avant de mourir. Les éloges posthumes ne peuvent consoler les sages morts, et la condamnation ne peut punir les tyrans morts. La comparaison est conçue pour choquer les lecteurs qui supposent que la gloire future compense d’office une vie gâchée.
Ce n’est pas une apologie défendable de la tyrannie. Les plaisirs des tyrans reposaient sur la violence et la souffrance d’autrui ; ces effets appartiennent à la réalité vécue, et non seulement aux noms qui restent. La conclusion la plus solide n’est donc pas « choisissez le mal », mais « n’exigez pas des bons qu’ils soient malheureux en ne les payant qu’en éloges futurs ».
Sens pratique
Ne bâtissez pas des institutions qui récompensent le dévouement par l’épuisement et des discours commémoratifs. Protégez dès maintenant la santé, le temps, la sécurité et le soutien matériel de ceux qui accomplissent un travail nécessaire, tout en demandant dès maintenant des comptes au pouvoir qui nuit.
12. Gouverner un troupeau n’est pas gouverner chaque mouton
Texte classique
楊朱見梁王,言治天下如運諸掌。梁王曰:「先生有一妻一妾而不能治,三畝之園而不能芸,而言治天下如運諸掌,何也?」對曰:「君見其牧羊者乎?百羊而羣,使五尺童子荷箠而隨之,欲東而東,欲西而西。使堯牽一羊,舜荷箠而隨之,則不能前矣。且臣聞之:吞舟之魚,不游枝流;鴻鵠高飛,不集汙池。何則?其極遠也。黃鐘大呂,不可從煩奏之舞。何則?其音疏也。將治大者不治細,成大功者不成小,此之謂矣。」
Lecture en français
Le roi de Liang se moque de Yang Zhu, qui prétend qu’il est facile de gouverner le monde alors qu’il ne sait pas tenir sa maison ni son jardin. Yang Zhu répond qu’un enfant peut conduire un troupeau en influant sur sa direction, tandis que deux sages occupés à un seul mouton risquent de le bloquer. La coordination à grande échelle obéit à d’autres schémas que le contrôle détaillé.
L’argument distingue à juste titre la compétence systémique de l’ordre personnel, mais il peut aussi servir d’excuse à la négligence. Une bonne direction, attentive à l’échelle, sait quels détails doivent être délégués, quels signaux révèlent l’ensemble, et quelles « petites » vies ne peuvent être traitées comme sacrifiables.
Sens pratique
Adaptez la méthode de gestion à l’échelle. Fixez l’orientation et les boucles de retour pour l’ensemble, confiez l’autorité à l’échelon local, et déterminez un petit nombre de détails — sécurité, droits, qualité — que les dirigeants ne doivent jamais négliger.
13. Le peu qui survit du passé
Texte classique
楊朱曰:「太古之事滅矣,孰誌之哉?三皇之事若存若亡,五帝之事若覺若夢,三王之事或隱或顯,億不識一。當身之事或聞或見,萬不識一。目前之事或存或廢,千不識一。太古至于今日,年數固不可勝紀。但伏羲已來三十餘萬歲,賢愚、好醜,成敗、是非,無不消滅,但遲速之間耳。矜一時之毀譽,以焦苦其神形,要死後數百年中餘名,豈足潤枯骨?何生之樂哉?」
Lecture en français
Les événements anciens s’effacent jusqu’à n’être plus que des fragments ; même les événements présents ne sont vus et retenus qu’en partie. L’éloge et le blâme, la beauté et la laideur, la réussite et l’échec disparaissent à des vitesses différentes. Celui qui sacrifie son corps et son esprit pour quelques siècles d’une mémoire instable a échangé la réalité vivante contre des archives fragiles.
Cela ne rend pas l’histoire sans valeur. Cela rend la conservation sélective et la réputation incertaine. Un travail peut servir les générations futures sans exiger le fantasme d’être connu d’elles à jamais.
Sens pratique
Documentez ce dont les autres ont besoin, partagez le savoir et acceptez que votre nom puisse se détacher de votre contribution. Construisez un accès durable et une transmission soigneuse plutôt qu’un monument à votre propre permanence.
14. Le corps et les choses sont tenus, non possédés absolument
Texte classique
楊朱曰:「人肖天地之類,懷五常之性,有生之最靈者也。人者,爪牙不足以供守衛,肌膚不足以自捍禦,趨走不足以從利逃害,無毛羽以禦寒暑,必將資物以爲養,任智而不恃力。故智之所貴,存我爲貴;力之所賤,侵物爲賤。然身非我有也,既生,不得不全之;物非我有也,既有,不得而去之。身固生之主,物亦養之主。雖全生,不可有其身;雖不去物,不可有其物。有其物,有其身,是橫私天下之身,橫私天下之物。不橫私天下之身,不橫私天下物者,其唯聖人乎!公天下之身,公天下之物,其唯至人矣!此之謂至至者也。」
Lecture en français
Les humains n’ont ni armure naturelle, ni vitesse, ni fourrure, ni griffes ; leur survie dépend donc de l’intelligence et des choses partagées. La sagesse est estimée lorsqu’elle préserve la vie ; la force se dégrade lorsqu’elle envahit d’autres êtres. Pourtant, le corps et les biens ne sont pas des possessions absolues. Ce sont des conditions confiées par la naissance et les circonstances.
Le passage crée une tension féconde avec la défense des limites corporelles : prendre soin du corps précisément parce qu’il est vivant et vulnérable, mais ne pas faire du « mien » un permis de dominer tous les autres corps et toutes les autres choses. L’usage et la bonne garde ne sont pas la même chose qu’une propriété illimitée.
Sens pratique
Traitez la santé, la terre, les outils, le savoir et la richesse comme des ressources assorties d’obligations. Le consentement personnel reste essentiel ; la dépendance mutuelle exige aussi que la propriété tienne compte de ses effets sur d’autres vies et sur les usagers futurs.
15. Longévité, renommée, rang et richesse : des maîtres extérieurs
Texte classique
楊朱曰:「生民之不得休息,爲四事故:一爲壽,二爲名,三爲位,四爲貨。有此四者,畏鬼,畏人,畏威,畏刑。此謂之遁民也。可殺可活,制命在外。不逆命,何羨壽?不矜貴,何羨名?不要勢,何羨位?不貪富,何羨貨?此之謂順民也。天下無對,制命在內。故語有之曰:人不婚宦,情欲失半;人不衣食,君臣道息。周諺曰:『田父可坐殺。』晨出夜入,自以性之恆;啜菽茹藿,自以味之極;肌肉麤厚,筋節𦝘急,一朝處以柔毛綈幕,薦以粱肉蘭橘,心㾓體煩,內熱生病矣。商魯之君與田父侔地,則亦不盈一時而憊矣。故野人之所安,野人之所美,謂天下無過者。昔者宋國有田夫,常衣縕黂,僅以過冬。暨春東作,自曝於日,不知天下之有廣廈隩室,綿纊狐貉。顧謂其妻曰:『負日之暄,人莫知者。以獻吾君,將有重賞。』里之富室告之曰:『昔人有美戎菽、甘枲莖芹萍子者,對鄉豪稱之。鄉豪取而嘗之,蜇於口,慘於腹,衆哂而怨之。其人大慙。子此類也。』」
Lecture en français
La poursuite anxieuse de la longévité, de la réputation, des charges et de la richesse place hors de soi la maîtrise de sa propre vie. Le chapitre lui oppose l’affranchissement du besoin de ces quatre verdicts. Il montre ensuite combien le confort et le plaisir sont conditionnés : un paysan habitué au dur labeur et à une nourriture simple peut tomber malade dans le luxe, tandis qu’un souverain s’effondrerait dans le champ du paysan.
Le paysan qui découvre la chaleur du soleil pense que le souverain récompenserait un tel trésor, parce qu’il ne peut imaginer le monde si différent du souverain. L’expérience est réelle, mais pas universelle pour autant. Ce qui paraît naturel, délicieux ou insupportable est en partie façonné par un mode de vie.
Sens pratique
Repérez les désirs empruntés à votre milieu social et vérifiez s’ils améliorent réellement votre vie. Lorsque vous recommandez une pratique, demandez-vous pour qui, dans quelles conditions et avec quelles adaptations elle fonctionne.
16. La jouissance, la réputation et la réalité sous le nom
Texte classique
楊朱曰:「豐屋、美服、厚味、姣色,有此四者,何求於外?有此而求外者,無厭之性。無厭之性,陰陽之蠹也。忠不足以安君,適足以危身;義不足以利物,適足以害生。安上不由於忠,而忠名滅焉;利物不由於義,而義名絕焉。君臣皆安,物我兼利,古之道也。鬻子曰:『去名者無憂。』老子曰:『名者實之賓。』而悠悠者趨名不已。名固不可去,名固不可賓邪?今有名則尊榮,亡名則卑辱;尊榮則逸樂,卑辱則憂苦。憂苦,犯性者也;逸樂,順性者也。斯實之所係矣。名胡可去?名胡可賓?但惡夫守名而累實。守名而累實,將恤危亡之不救,豈徒逸樂憂苦之間哉?」
Lecture en français
Une demeure confortable, des vêtements, de la nourriture et l’attirance devraient suffire ; continuer de tendre la main au-dehors sans limite révèle un appétit qu’aucun objet ne peut rassasier. Le texte interroge aussi la loyauté et la droiture lorsque leurs étiquettes ne protègent ni les souverains, ni le peuple, ni la vie. Le nom devrait être l’hôte de la réalité, non son substitut.
On ne peut pas simplement ignorer la réputation, car elle pèse sur la dignité, les possibilités, le bien-être et la souffrance. La cible la plus sage n’est pas toute position publique, mais la décision de préserver une image tandis que la vie, la relation ou l’institution sous-jacente s’effondre.
Sens pratique
Entretenez votre crédibilité par une conduite réelle, puis laissez les faits corriger l’image. Si la protection d’une marque, d’un titre ou d’une apparence empêche la réparation, choisissez la réalité que ce nom était censé servir.
Le chapitre en pratique
Laissez le dessein vivant conduire. Ne sacrifiez pas le corps, les relations ou un travail utile à la seule préservation d’une image de vertu.
Définissez ce qui suffit. Recherchez la sécurité matérielle et les joies ordinaires sans laisser l’accumulation devenir un travail sans fin.
Posez des limites éthiques au plaisir. Le consentement, la santé, la réciprocité, la lucidité et la liberté de s’arrêter sont essentiels.
Interrogez le sacrifice imposé. Vérifiez le bénéfice, la nécessité, la répartition et le droit de refuser.
Soutenez ceux qui contribuent de leur vivant. Les éloges futurs ne compensent ni l’épuisement ni la privation présents.
Gardez le nom attaché à la réalité. La réputation compte, mais elle doit suivre la conduite réelle et continuer d’en répondre.
Questions pour la réflexion
Quelle part de votre vie est ajournée au profit d’une réputation ou d’une étape future ?
Qu’est-ce qui « suffit » pour votre sécurité, vos proches à charge, votre temps et votre capacité à jouir de la vie ?
Un plaisir récurrent vous laisse-t-il plus vivant et plus relié aux autres, ou moins capable de choisir ?
Qui est censé se sacrifier sans cesse pour un bien collectif pendant que d’autres en gardent le bénéfice ?
Quelle image publique vous empêche aujourd’hui, vous ou une institution, de réparer la réalité sous-jacente ?
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