Chapitre 3 : Zhou Mu Wang 周穆王

Neuf récits concrets sur les rêves, la mémoire, les états de conscience modifiés, les preuves, l’incertitude et la manière dont l’esprit construit la réalité

Peinture à l’encre aux tons dorés : un personnage en robe claire se tient sur un sentier de crête, près d’un vieux pin, face à une mer de nuages d’où émergent des pics rocheux.

Zhou Mu Wang, « Le roi Mu des Zhou », explore la frontière incertaine entre la veille, le rêve, la mémoire, l’imagination et ce que les gens s’accordent à appeler réel. Ses neuf passages n’affirment pas simplement que tout est illusion. Ils montrent que l’expérience humaine est toujours façonnée par l’attention, l’état du corps, l’attente, le langage et la mémoire, et que la certitude devient dangereuse lorsque nous oublions ces influences.

Le chapitre passe des éblouissants voyages spirituels du roi Mu à des gens ordinaires qui échangent richesse et misère dans leurs rêves, se disputent un cerf dont la découverte a peut-être elle-même été rêvée, ou souffrent quand la mémoire leur revient. Sa leçon pratique n’est pas de se méfier de toute expérience. Elle est de tenir l’expérience avec précaution, de la confronter à ses conséquences et aux preuves partagées, et de rester humble à l’égard des récits par lesquels l’esprit organise la vie.

1. Le roi Mu et le maître des transformations

Texte classique

周穆王時,西極之國有化人來,入水火,貫金石;反山川,移城邑;乘虛不墜,觸實不硋。千變萬化,不可窮極。既已變物之形,又且易人之慮。穆王敬之若神,事之若君。推路寢以居之,引三牲以進之,選女樂以娛之。化人以爲王之宮室卑陋而不可處,王之廚饌腥螻而不可饗,王之嬪御膻惡而不可親。穆王乃爲之改築。土木之功,赭堊之色,無遺巧焉。五府爲虛,而臺始成。其高千仞,臨終南之上,號曰中天之臺。簡鄭衛之處子娥媌靡曼者,施芳澤,正娥眉,設笄珥,衣阿錫,曳齊紈。粉白黛黑,珮玉環。雜芷若以滿之,奏《承雲》《六瑩》《九韶》《晨露》以樂之。月月獻玉衣,旦旦薦玉食。化人猶不舍然,不得已而臨之。居亡幾何,謁王同游。王執化人之袪,騰而上者,中天迺止。暨及化人之宮,化人之宮構以金銀,絡以珠玉,出雲雨之上,而不知下之據,望之若屯雲焉。耳目所觀聽,鼻口所納嘗,皆非人間之有。王實以爲清都、紫微、鈞天、廣樂,帝之所居。王俯而視之,其宮榭若累塊積蘇焉。王自以居數十年不思其國也。化人復謁王同游,所及之處,仰不見日月,俯不見河海。光影所照,王目眩不能得視;音響所來,王耳亂不能得聽。百骸六藏,悸而不凝。意迷精喪,請化人求還。化人移之,王若殞虛焉。既寤,所坐猶嚮者之處,侍御猶嚮者之人。視其前,則酒未清,肴未昲。王問所從來,左右曰:「王默存耳。」由此穆王自失者三月而復,更問化人。化人曰:「吾與王神遊也,形奚動哉?且曩之所居,奚異王之宮?曩之所游,奚異王之圃?王閒恆有,疑蹔亡。變化之極,徐疾之間,可盡模哉?」王大悅。不恤國事,不樂臣妾,肆意遠游。命駕八駿之乘,右服𧄪騮而左綠耳,右驂赤驥而左白𣚘,主車則造父爲御,𧮼𠱛爲右;次車之乘,右服渠黃而左踰輪,左驂盜驪而右山子,柏夭主車,參百爲御,奔戎爲右。馳驅千里,至於巨蒐氏之國。巨蒐氏乃獻白鵠之血以飲王,具牛馬之湩以洗王之足,及二乘之人。已飲而行,遂宿於崑崙之阿,赤水之陽。別日升於崑崙之丘,以觀黃帝之宮,而封之以詒後世。遂賓於西王母,觴於瑤池之上。西王母爲王謠,王和之,其辭哀焉。西觀日之所入。一日行萬里。王乃歎曰:「於乎!予一人不盈於德而諧於樂,後世其追數吾過乎!」穆王幾神人哉!能窮當身之樂,猶百年乃徂,世以爲登假焉。

Lecture en français

Un maître des transformations vint de l’extrême Occident ; il pouvait traverser les éléments, altérer les formes et changer les pensées des gens. Le roi Mu le traita comme un dieu. Le roi épuisa son trésor à bâtir une tour magnifique, à réunir mets raffinés, artistes, parfums et objets de luxe, mais le visiteur resta de marbre. La leçon commençait avant tout miracle : le désir s’emballe quand la valeur dépend de l’éblouissement de quelqu’un que rien ne peut satisfaire.

Le visiteur emmena alors le roi en voyage à travers des palais au-dessus des nuages et des royaumes au-delà de la vue et de l’ouïe ordinaires. Pour le roi, ces voyages durèrent des décennies ; à son réveil, les mets et le vin devant lui avaient à peine changé. Le visiteur dit que leurs esprits avaient voyagé mais non leurs corps, et demanda en quoi ces royaumes différaient du palais et du jardin du roi, sinon par le jugement que l’esprit porte sur la durée et la réalité.

Le roi Mu s’adonna dès lors aux voyages et aux plaisirs. Il se rendit au Kunlun, rencontra la Reine Mère de l’Occident, et finit par se demander si les générations futures feraient le compte de ses excès. Le chapitre ne se contente ni de le louer ni de le condamner : son expérience élargie ne devint pas d’elle-même sagesse ou responsabilité publique.

Le sens pratique

Les expériences fortes (voyage, cérémonie, méditation, art, états modifiés de conscience ou technologies nouvelles) peuvent changer la perception sans transformer le caractère. Après toute expérience extraordinaire, demandez-vous ce qui a changé dans votre conduite, vos responsabilités et votre attention aux autres. L’émerveillement est précieux ; s’en servir pour fuir des devoirs négligés est une autre forme d’ivresse.

2. Apprendre le sens de l’illusion

Texte classique

老成子學幻於尹文先生,三年不告。老成子請其過而求退。尹文先生揖而進之於室,屏左右而與之言曰:「昔老聃之徂西也,顧而告予曰:『有生之氣,有形之狀,盡幻也。造化之所始,陰陽之所變者,謂之生,謂之死。窮數達變,因形移易者,謂之化,謂之幻。造物者其巧妙,其功深,固難窮難終。因形者其巧顯,其功淺,故隨起隨滅。知幻化之不異生死也,始可與學幻矣。』吾與汝亦幻也,奚須學哉?」老成子歸,用尹文先生之言,深思三月,遂能存亡自在,憣校四時,冬起雷,夏造冰;飛者走,走者飛,終身不箸其術,故世莫傳焉。子列子曰:「善爲化者,其道密庸,其功同人。五帝之德,三王之功,未必盡智勇之力,或由化而成。孰測之哉?」

Lecture en français

Laochengzi étudia l’illusion pendant trois ans sans qu’on lui enseigne aucune technique visible. Quand il demanda à partir, Maître Yinwen lui expliqua que la naissance, la mort, la transformation et l’illusion impliquent toutes des formes qui surgissent, changent et disparaissent. La transformation naturelle est profonde et difficile à suivre ; l’illusion que l’on donne en spectacle est manifeste et de courte durée. Tant que l’élève n’aurait pas compris leur continuité, apprendre des tours ne ferait que renforcer une distinction superficielle entre la vie « réelle » et la « simple » apparence.

Après avoir médité cela, Laochengzi, disait-on, pouvait inverser les saisons et transformer les créatures, sans jamais toutefois exhiber ni consigner son art. Liezi remarque que la transformation la plus fine se cache dans des résultats ordinaires. De grands accomplissements attribués à la force ou à l’intelligence peuvent aussi dépendre de changements subtils que personne ne remarque.

Le sens pratique

Le changement est le plus efficace quand il modifie les conditions plutôt que de mettre en scène un spectacle. Un enseignant, un concepteur, un soignant ou un responsable peut obtenir des résultats par le sens du moment, la manière de poser les choses, la confiance et l’environnement. Jugez une transformation à ses effets durables, non au caractère spectaculaire de l’intervention.

3. Signes de la veille et conditions du rêve

Texte classique

覺有八徵,夢有六候。奚謂八徵?一曰故,二曰爲,三曰得,四曰喪,五曰哀,六曰樂,七曰生,八曰死。此者八徵,形所接也。奚謂六候?一曰正夢,二曰蘁夢,三曰思夢,四曰寤夢,五曰喜夢,六曰懼夢。此六者,神所交也。不識感變之所起者,事至則惑其所由然;識感變之所起者,事至則知其所由然。知其所由然,則無所怛。一體之盈虛消息,皆通於天地,應於物類。故陰氣壯,則夢涉大水而恐懼;陽氣壯,則夢涉大火而燔焫;陰陽俱壯,則夢生殺。甚飽則夢與,甚饑則夢取。是以以浮虛爲疾者,則夢揚;以沈實爲疾者,則夢溺;藉帶而寢則夢蛇,飛鳥銜髮則夢飛;將陰夢火,將疾夢食;飲酒者憂,歌儛者哭。子列子曰:「神遇爲夢,形接爲事。故晝想夜夢,神形所遇。故神凝者想夢自消。信覺不語,信夢不達,物化之往來者也。古之真人,其覺自忘,其寢不夢,幾虛語哉?」

Lecture en français

Le texte classe l’expérience de la veille selon les causes, les actions, le gain, la perte, la tristesse, la joie, la vie et la mort ; et les rêves selon leurs formes ordinaire, effrayée, née de la pensée, à la lisière de l’éveil, joyeuse et craintive. Il rattache ensuite les rêves aux états du corps et des émotions : la faim fait rêver de prendre, la satiété de donner ; une pression sur le corps peut devenir, dans le rêve, des serpents, une chute, un envol, une noyade, de la chaleur ou du froid.

Il ne faut pas traiter sa physiologie ancienne comme un manuel de diagnostic. L’intuition utile est que les rêves ne sont pas des messages isolés déposés dans l’esprit. Ils peuvent être façonnés par les préoccupations du jour, les sensations corporelles, l’humeur, l’environnement et la mémoire. Connaître leur source probable réduit la peur inutile.

Le sens pratique

Notez un rêve avant de l’interpréter. Relevez la qualité du sommeil, le stress, l’alimentation, une éventuelle maladie, les médicaments, les événements récents et les émotions récurrentes. Un rêve peut révéler ce que l’esprit est en train de traiter sans prédire l’avenir. Si les cauchemars sont fréquents ou perturbants, un soutien concret pour le sommeil et la santé compte davantage qu’une certitude symbolique.

4. Trois pays, trois idées de la réalité

Texte classique

西極之南隅有國焉,不知境界之所接,名古莽之國。陰陽之氣所不交,故寒暑亡辨;日月之光所不照,故晝夜亡辨。其民不食不衣而多眠。五旬一覺,以夢中所爲者實,覺之所見者妄。四海之齊謂中央之國,跨河南北,越岱東西,萬有餘里。其陰陽之審度,故一寒一暑;昏明之分察,故一晝一夜。其民有智有愚。萬物滋殖,才藝多方。有君臣相臨,禮法相持。其所云爲不可稱計。一覺一寐,以爲覺之所爲者實,夢之所見者妄。東極之北隅有國曰阜落之國。其土氣常燠,日月餘光之照。其土不生嘉苗。其民食草根木實,不知火食,性剛悍,彊弱相藉,貴勝而不尚義;多馳步,少休息,常覺而不眠。

Lecture en français

Dans un pays imaginaire, on dort cinquante jours d’affilée et l’on tient la vie rêvée pour réelle et la vie éveillée pour illusoire. Le pays du centre alterne veille et sommeil, et n’appelle réelle que l’expérience de la veille. Un troisième pays ne dort jamais et prise la force inlassable et la victoire. Chaque société prend son propre rythme pour la mesure universelle.

Le passage se sert de la fantaisie pour mettre au jour l’assurance culturelle. Ce qui paraît évidemment réel, productif, civilisé ou sain peut refléter en partie l’emploi du temps et les valeurs dans lesquels une personne a été formée.

Le sens pratique

Quand une autre culture, une autre profession ou une autre génération organise le temps différemment, ne la taxez pas aussitôt de paresse, d’obsession ou d’irrationalité. Comparez les résultats réels : la santé, les relations, la durabilité, l’apprentissage et les torts causés. Des preuves partagées peuvent corriger les deux côtés sans prétendre qu’une habitude serait la nature même.

5. Le serviteur et le maître échangent leurs vies en rêve

Texte classique

周之尹氏大治產,其下趣役者侵晨昏而弗息。有老役夫筋力竭矣,而使之彌勤。晝則呻呼而即事,夜則昏憊而熟寐。精神荒散,昔昔夢爲國君,居人民之上,總一國之事,遊燕宮觀,恣意所欲,其樂無比,覺則復役。人有慰喻其懃者,役夫曰:「人生百年,晝夜各分。吾晝爲僕虜,苦則苦矣;夜爲人君,其樂無比,何所怨哉?」尹氏心營世事,慮鍾家業,心形俱疲,夜亦昏憊而寐,昔昔夢爲人僕,趨走作役,無不爲也;數罵杖撻,無不至也。眠中啽囈呻呼,徹旦息焉。尹氏病之,以訪其友。友曰:「若位足榮身,資財有餘,勝人遠矣。夜夢爲僕,苦逸之復,數之常也。若欲覺夢兼之,豈可得邪?」尹氏聞其友言,寬其役夫之程,減己思慮之事,疾並少間。

Lecture en français

Un riche maître faisait trimer un vieux serviteur d’avant l’aube jusqu’à la nuit. Chaque nuit, le travailleur épuisé rêvait qu’il était roi et jouissait d’une liberté totale. Il acceptait la peine du jour parce que la nuit lui apportait une autre vie. Le maître, dévoré par ses biens et ses affaires, rêvait chaque nuit qu’il était serviteur, battu et commandé. La richesse et le rang ne protégeaient pas sa vie intérieure.

Un ami fit remarquer au maître que le plaisir et la peine alternent, et qu’il ne pouvait posséder l’avantage à la fois dans la veille et dans le rêve. Le maître allégea la charge du serviteur ainsi que sa propre gestion anxieuse ; l’un et l’autre s’en portèrent mieux. C’est la réforme pratique, et non une théorie sur celui des deux états qui serait réel, qui mit fin à la souffrance.

Le sens pratique

Le statut ne mesure pas le bien-être global. Les lieux de travail devraient prendre en compte le sommeil, l’autonomie, la charge mentale et la récupération, et pas seulement le salaire ou le rang. Quand le responsable et le travailleur sont tous deux épuisés, réduire les exigences déraisonnables peut améliorer tout le système.

6. Le bûcheron, le cerf et le procès

Texte classique

鄭人有薪於野者,偶駭鹿,御而擊之,斃之。恐人見之也,遽而藏諸隍中,覆之以蕉,不勝其喜。俄而遺其所藏之處,遂以爲夢焉,順塗而詠其事。傍人有聞者,用其言而取之。既歸,告其室人曰:「向薪者夢得鹿而不知其處,吾今得之,彼直真夢矣。」室人曰:「若將是夢見薪者之得鹿邪?詎有薪者邪?今真得鹿,是若之夢真邪?」夫曰:「吾據得鹿,何用知彼夢我夢邪?」薪者之歸,不厭失鹿。其夜真夢藏之之處,又夢得之之主。爽旦,案所夢而尋得之,遂訟而爭之,歸之士師。士師曰:「若初真得鹿,妄謂之夢;真夢得鹿,妄謂之實。彼真取若鹿,而與若爭鹿。室人又謂夢仞人鹿,無人得鹿。今據有此鹿,請二分之。」以聞鄭君。鄭君曰:「嘻!士師將復夢分人鹿乎?」訪之國相。國相曰:「夢與不夢,臣所不能辨也。欲辨覺夢,唯黃帝孔丘。今亡黃帝孔丘,孰辨之哉?且恂士師之言可也。」

Lecture en français

Un bûcheron tua un cerf effarouché, le cacha, oublia l’endroit et conclut que l’événement avait dû être un rêve. Un passant qui l’avait entendu trouva le cerf, et se demanda s’il n’avait pas rêvé le bûcheron. Cette nuit-là, le bûcheron vit en rêve la cachette et la personne qui avait pris le cerf, puis se servit du rêve pour les retrouver l’une et l’autre. Ils allèrent en justice.

Le juge ne put démêler ce qui relevait de la veille et ce qui relevait du rêve, mais il y avait un seul cerf et deux prétentions rivales. Il le partagea. Le souverain plaisanta : peut-être le partage était-il lui aussi un rêve ; le ministre répondit qu’une certitude parfaite était hors d’atteinte, et qu’un jugement praticable fondé sur les preuves présentes restait donc nécessaire.

Le sens pratique

Il faut souvent décider avec une mémoire incomplète et des récits contradictoires. Distinguez la certitude métaphysique des preuves pratiques : qu’est-ce qui existe maintenant, qu’est-ce qui peut être corroboré, quel tort est en jeu, et quel remède est proportionné ? L’humilité ne dispense pas du devoir de décider.

7. Huazi retrouve la mémoire et regrette l’oubli

Texte classique

宋陽里華子中年病忘,朝取而夕忘,夕與而朝忘;在塗則忘行,在室則忘坐;今不識先,後不識今。闔室毒之,謁史而卜之,弗占;謁巫而禱之,弗禁;謁醫而攻之,弗已。魯有儒生自媒能治之,華子之妻子以居產之半請其方。儒生曰:「此固非卦兆之所占,非祈請之所禱,非藥石之所攻。吾試化其心,變其慮,庶幾其瘳乎!」於是試露之,而求衣;飢之,而求食;幽之,而求明。儒生欣然告其子曰:「疾可已也。然吾之方密,傳世不以告人。試屏左右,獨與居室七日。」從之,莫知其所施爲也,而積年之疾一朝都除。華子既悟,迺大怒,黜妻罰子,操戈逐儒生。宋人執而問其以,華子曰:「曩吾忘也,蕩蕩然不覺天地之有無。今頓識既往,數十年來存亡、得失、哀樂、好惡,擾擾萬緒起矣。吾恐將來之存亡、得失、哀樂、好惡之亂吾心如此也,須臾之忘,可復得乎?」子貢聞而怪之,以告孔子。孔子曰:「此非汝所及乎!」顧謂顏回紀之。

Lecture en français

Huazi fut frappé d’un profond oubli. La divination, la prière et la médecine n’y firent rien. Un lettré vérifia si les réactions élémentaires subsistaient (le froid le poussait à chercher des vêtements, la faim à chercher de la nourriture, l’obscurité à chercher la lumière), puis le soigna en privé pendant sept jours. Sa mémoire revint.

Au lieu d’être reconnaissant, Huazi entra en fureur. Tant qu’il avait oublié, il était libéré de décennies de gains et de pertes, de joies et de peines, d’attirances et d’aversions. La mémoire retrouvée ramena tout ce fardeau d’un coup, et il aspira à ne serait-ce qu’un instant d’oubli. Le récit n’idéalise pas la maladie cognitive ; la détresse et la vulnérabilité de sa famille sont bien réelles. Il demande pourquoi l’on tient la mémoire ordinaire pour un bien sans mélange.

Le sens pratique

La mémoire soutient l’identité, la sécurité et les relations, mais la rumination peut faire d’elle une blessure sans cesse répétée. La réponse n’est pas l’oubli forcé. C’est d’apprendre à se souvenir sans tout revivre : par des limites, une thérapie, des rituels, l’écriture, le pardon lorsqu’il convient, et l’attention aux conditions présentes.

8. Quand tout le monde partage la même confusion

Texte classique

秦人逢氏有子,少而惠,及壯而有迷罔之疾,聞歌以爲哭,視白以爲黑,饗香以爲朽,嘗甘以爲苦,行非以爲是;意之所之,天地、四方,水火、寒暑,無不倒錯者焉。楊氏告其父曰:「魯之君子多術藝,將能已乎?汝奚不訪焉?」其父之魯,過陳,遇老聃,因告其子之證。老聃曰:「汝庸知汝子之迷乎?今天下之人皆惑於是非,昏於利害。同疾者多,固莫有覺者。且一身之迷不足傾一家,一家之迷不足傾一鄉,一鄉之迷不足傾一國,一國之迷不足傾天下。天下盡迷,孰傾之哉?向使天下之人其心盡如汝子,汝則反迷矣。哀樂、聲色、臭味、是非,孰能正之?且吾之此言未必非迷,而況魯之君子迷之郵者,焉能解人之迷哉?榮汝之糧,不若遄歸也。」

Lecture en français

Le fils d’un homme percevait les chants comme des pleurs, le blanc comme du noir, les parfums comme de la pourriture, le doux comme de l’amer et le faux comme du vrai. Son père chercha un remède. Laozi lui demanda comment il savait que seul son fils était dans la confusion. Des sociétés entières peuvent partager des idées faussées du juste, de l’utile et du normal ; parce que la confusion est commune, personne ne la reconnaît.

Si tout le monde percevait comme le fils, c’est le père qui paraîtrait anormal. Pourtant Laozi inclut sa propre parole dans l’incertitude : même cette critique peut être erronée. Il ne s’agit pas de dire que tous les jugements se valent, mais que la popularité seule ne peut établir la vérité.

Le sens pratique

Face à des troubles de la perception ou de la cognition, consultez un médecin compétent. Sur le plan philosophique, éprouvez aussi les présupposés partagés par les preuves, les conséquences, la comparaison et la contradiction. Une croyance partagée par tous peut encore faire du tort ; une croyance défendue par une seule personne peut encore mériter un examen attentif.

9. Un deuil répété à l’occasion d’un faux retour

Texte classique

燕人生於燕,長於楚,及老而還本國。過晉國,同行者誑之,指城曰:「此燕國之城。」其人愀然變容。指社曰:「此若里之社。」乃喟然而歎。指舍曰:「此若先人之廬。」乃涓然而泣。指壠曰:「此若先人之冢。」其人哭不自禁。同行者啞然大笑,曰:「予昔紿若,此晉國耳。」其人大慙。及至燕,真見燕國之城社,真見先人之廬冢,悲心更微。

Lecture en français

Un homme né à Yan mais élevé à Chu revint chez lui dans sa vieillesse. En traversant Jin, ses compagnons le trompèrent en lui désignant des lieux ordinaires comme sa ville natale, le temple de ses ancêtres, la maison familiale et les tombes. Son émotion passa de la gravité à un chagrin incontrôlable. Quand ils lui révélèrent la supercherie, il en eut honte. Lorsqu’il atteignit enfin les vrais lieux, son chagrin fut moins vif.

La fausse rencontre avait déjà éveillé les souvenirs, les réactions du corps et la forme rituelle du deuil. L’émotion était authentique, même si son objet immédiat était erroné. La répétition changea ce qui suivit.

Le sens pratique

Les sentiments sont des événements réels, mais ils ne prouvent pas infailliblement leur cause. Avant d’agir sous le coup d’une émotion intense, vérifiez l’interprétation qui l’a produite. La répétition, l’anticipation, les médias et la suggestion peuvent renforcer ou épuiser une réaction bien avant que l’événement réel ne survienne.

Le chapitre en pratique

  • Faites rendre compte l’expérience extraordinaire à la vie ordinaire. Demandez-vous comment une intuition change votre conduite, votre attention aux autres et vos responsabilités.

  • Examinez les conditions avant les symboles. Le sommeil, le stress, la mémoire, le corps et les événements récents peuvent façonner les rêves et la perception.

  • Ne confondez pas croyance partagée et certitude. Confrontez les présupposés aux preuves, aux résultats et à des points de vue extérieurs au groupe.

  • Décidez humblement quand la certitude fait défaut. Un jugement pratique peut être nécessaire même lorsqu’aucun récit ne peut être entièrement prouvé.

  • Souvenez-vous sans être gouverné par la mémoire. Le passé devrait éclairer le soin du présent, non remplacer sans fin le présent.

Questions pour la réflexion

  1. Quelle expérience forte de votre vie reste encore à traduire dans votre conduite quotidienne ?

  2. Quel rêve ou quelle émotion récurrents pourraient être liés à un état du corps ou à une situation de la journée ?

  3. Quelle croyance vous paraît évidente surtout parce que tout le monde autour de vous la partage ?

  4. Où devez-vous prendre une décision juste malgré des informations incomplètes ?

  5. Quel souvenir vous enseigne quelque chose d’utile, et lequel vous éloigne sans cesse du présent ?

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