Thèmes centraux : l’errance, le wuwei et la spontanéité
La liberté, l’action sans effort et le cours de la nature
Le Zhuangzi a un petit nombre de préoccupations récurrentes et un grand nombre de manières de les aborder. Cette page reprend tour à tour les principales : le langage du mouvement sans contrainte, la distinction entre dépendre de quelque chose et ne dépendre de rien, la version de l’agir-sans-forcer propre à ce livre, les récits d’habileté, le vocabulaire de l’oubli, l’utilité de l’inutile et la manière d’envisager la mort.

Chacune est expliquée en s’attachant à ce que le texte dit réellement plutôt qu’à ce que ces formules en sont venues à signifier. Dans deux cas — le récit d’ouverture sur le grand oiseau et les passages sur le jeûne du cœur — la lecture courante est presque l’inverse de celle du texte.
L’errance sans contrainte
Le titre du premier chapitre associe un mot désignant un mouvement paisible et sans entrave à un mot qui signifie vagabonder, voyager sans but, et aussi jouer. Ce composé est l’image centrale du livre pour l’état qu’il recommande.
Il ne signifie pas trois choses. Ce n’est pas le voyage : personne dans le livre ne se rend nulle part en particulier, et l’errance se pratique souvent assis, sans bouger. Ce n’est pas la fuite hors du réel : les personnages qui l’incarnent se trouvent souvent dans des situations difficiles, notamment au service de souverains dangereux. Et ce n’est pas un état d’âme détaché : elle est décrite comme une manière de traverser les circonstances, l’accent portant sur le mouvement.
Ce qu’il signifie se rapproche plutôt d’une liberté de manœuvre. Quelqu’un qui n’est pas lié à un point de vue unique peut passer de l’un à l’autre, et quelqu’un qui n’est pas attaché à une issue particulière dispose de davantage de réponses possibles. L’image est spatiale parce que l’affirmation porte sur l’espace dont on dispose pour se mouvoir.
Dépendre, et ne pas dépendre
Le récit qui ouvre le premier chapitre est le passage le plus mal lu du livre, et le lire correctement change la lecture de tout ce qui suit.
Un poisson immense devient un oiseau immense et s’envole de l’océan du Nord vers celui du Sud, s’élevant à une hauteur prodigieuse et voyageant pendant des mois. Une cigale et une colombe se moquent de lui : elles sont parfaitement heureuses de voleter d’un buisson à l’autre et ne voient pas pourquoi l’on irait si loin. La morale évidente, celle que l’on tire presque universellement, est que les petites créatures sont incapables d’apprécier la grandeur.
Le texte fait pourtant autre chose ensuite. Il fait remarquer que le grand oiseau a besoin d’une épaisseur de vent accumulée sous lui, et que sans ce vent il ne peut pas voler du tout. Il passe ensuite en revue une série de figures de plus en plus impressionnantes — dont un homme qui chevauche le vent — et observe que chacune dépend encore de quelque chose. La conclusion du chapitre désigne comme but un état où l’on ne dépend de rien, et demande ce qu’une telle personne pourrait bien avoir à attendre.
Le grand oiseau n’est donc pas l’idéal. C’est un exemple de plus de dépendance, plus spectaculaire que la cigale mais, en principe, pas plus libre. Le passage ne traite pas de la supériorité des vastes perspectives ; il traite de la différence entre avoir une plus grande envergure et n’être soumis à aucune condition. Presque tous les récits populaires s’arrêtent avant la phrase qui le rend clair.
Agir sans forcer, dans ce livre
Le Zhuangzi partage avec le Dao De Jing le vocabulaire du non-forcer, mais il l’emploie autrement, et la différence mérite d’être énoncée.
Dans le Dao De Jing, le terme est surtout politique : une recommandation aux souverains, les invitant à la retenue en matière de lois, d’impôts et de guerre. Dans le Zhuangzi, il concerne surtout la manière d’agir d’un individu, et son contenu est donné par les récits d’artisans plutôt que par des conseils de gouvernement. Là où le Dao De Jing dit ce qu’un souverain ne doit pas faire, le Zhuangzi montre de l’intérieur à quoi ressemble une action compétente.
Deux mots apparentés portent l’essentiel. L’un signifie suivre, accompagner, et l’autre s’appuyer sur ce qui est déjà là. L’action compétente est décrite comme le fait de suivre les contours donnés d’une situation et de s’appuyer sur ce que la situation offre, plutôt que de lui imposer un plan. La formule qui revient dans les récits d’habileté est que le praticien ne rencontre pas de résistance, parce que rien n’est contrarié.
Les récits d’habileté
Ce sont les passages les plus accessibles du livre, et ils avancent une thèse épistémologique sérieuse.
Un boucher utilise la même lame depuis dix-neuf ans sans l’aiguiser, parce qu’il coupe en suivant les divisions naturelles de la carcasse au lieu de les trancher. Il raconte qu’au début il voyait un bœuf entier, puis qu’il a cessé de voir l’animal dans son ensemble, et qu’à présent il travaille sans regarder, ses sens s’arrêtant tandis que quelque chose d’autre poursuit l’ouvrage. Un bossu attrape des cigales comme s’il les ramassait, et explique qu’il s’est exercé jusqu’à ce que plus rien au monde n’existe pour lui que l’aile de la cigale. Un homme nage dans un torrent dangereux et dit n’avoir aucune technique, seulement une longue familiarité, ayant grandi avec l’eau. Un menuisier nie posséder un art particulier et décrit plutôt un processus par lequel il vide son esprit jusqu’à voir la forme juste dans le bois. Un charron dit à un duc que le tour de main de son métier ne peut se transmettre par les mots, et que c’est pourquoi le duc lit les restes inutiles d’hommes morts.
La thèse que ces récits avancent ensemble est précise. Il existe une forme de compétence qui ne se réduit pas à des règles, ne se transmet pas verbalement, ne s’acquiert que par une longue pratique des cas particuliers et opère sans délibération au moment d’agir. Ce n’est pas du mysticisme. C’est une position sur la nature de l’expertise, qui compte aujourd’hui de sérieux défenseurs, et le Zhuangzi en offre l’une des formulations les plus anciennes et les meilleures.
Une réserve s’impose. Les récits portent sur des savoir-faire, et le livre étend ce modèle à la vie en général. Cette extension est un raisonnement par analogie, et la question de sa validité reste réellement ouverte plutôt que tranchée.
Le donné et l’artifice humain
Un couple de termes traverse le livre : un mot que l’on traduit d’ordinaire par « ciel », mais qui désigne ici quelque chose de plus proche de ce qui est simplement le cas, le donné, le spontané ; et un mot qui désigne l’humain, ce qui est délibérément agencé.
La formulation la plus claire oppose le fait qu’un bœuf ait quatre pattes, qui relève du donné, à la corde passée dans ses naseaux, qui relève de l’humain. Cette distinction n’exprime pas une préférence pour l’état sauvage. Elle marque la différence entre la manière dont une chose est déjà et un agencement qui lui est imposé à une fin particulière.
Ce qui intéresse le livre, c’est la part de ce que nous tenons pour acquis qui relève de la seconde catégorie — y compris nos catégories elles-mêmes, nos critères de valeur et notre assurance quant au bien et au mal. Cela rejoint directement l’argument sur l’égalité des choses, traité sur sa propre page.
L’oubli
Un ensemble de passages emploie le langage de l’oubli, du vide et de la perte, et c’est le second point où la lecture courante fait fausse route.
Un dialogue décrit une attention progressive qui passe de l’écoute par les oreilles à l’écoute par le cœur, puis à quelque chose qui est décrit comme un vide disponible aux choses. Un autre décrit l’abandon du corps, le congé donné à l’intelligence et la fusion avec ce qui ne connaît pas d’obstacle. Lus à travers les traditions ultérieures, ces passages ressemblent à des instructions de méditation, et c’est ainsi qu’on les utilise depuis deux mille ans.
Lus à leur place, ce ne sont pas des instructions. Ils figurent dans des dialogues, ils sont attribués à des personnages, aucune méthode n’est donnée, aucune posture, aucun souffle ni aucune durée n’est précisé, et dans un cas celui qui parle est Confucius. Ces passages décrivent un état ; ils ne vous disent pas comment le produire. La pratique taoïste ultérieure a fourni des techniques et les a rattachées à ces lignes, ce qui est légitime en tant que développement religieux et trompeur en tant qu’interprétation.
Ce que ces passages soutiennent bel et bien, c’est qu’une grande part de ce qui entrave une réponse compétente relève de l’accumulation : habitudes, catégories, souci de soi, désir d’être vu en train de bien faire. L’oubli désigne le fait de se défaire de cette accumulation, ce qui explique pourquoi les artisans habiles ne peuvent pas dire ce qu’ils savent.
L’utilité de l’inutile
Une plaisanterie récurrente, porteuse d’un propos sérieux. Un arbre est si tordu et si noueux qu’aucun charpentier n’en veut, et c’est pour cette raison qu’il est encore debout alors que les arbres droits ont été abattus. Un homme est si difforme qu’il est exempté de la conscription et de l’impôt, et il survit aux hommes valides. Une grande gourde est trop grosse pour servir de récipient, et on en fait un bateau.
L’argument est que l’utilité est toujours une utilité en vue d’une fin, et qu’être utile à une fin, c’est être consumé par elle. À une époque où les fins proposées étaient celles d’États en guerre, ce n’est pas une remarque fantaisiste. L’éloge de l’inutilité est le refus d’un ensemble précis d’exigences, et il rejoint directement le récit du poste de ministre refusé.
Il y a aussi un propos général sur la valeur. Dire qu’une chose est inutile, c’est porter un jugement depuis un point de vue, et le livre prend un malin plaisir à montrer ce point de vue se déplacer de sorte que le jugement s’inverse.
La mort
Le Zhuangzi traite de la mort plus que tout autre texte chinois ancien, et la manière dont il l’aborde est ce qu’il contient de moins consolant.
Son geste récurrent est la transformation. Ce que nous sommes est une configuration temporaire de la même matière dont tout le reste est une configuration, et mourir est une transformation de plus plutôt que la fin de quelque chose qui aurait jamais été séparé. À la mort de sa femme, on trouve Zhuangzi en train de battre du tambour et de chanter ; il explique qu’il a d’abord pleuré, puis qu’il a réfléchi au processus. Il ne nie pas le chagrin ; il décrit comment il a changé d’avis sur ce qui s’était passé.
Ailleurs, un crâne décline l’offre d’être rendu à la vie. Ailleurs encore, le texte observe que c’est depuis l’endroit où nous nous trouvons que nous appelons l’un de ces états la vie et l’autre la mort, et demande comment nous pourrions savoir lequel est préférable.
C’est véritablement troublant plutôt que réconfortant, car cela ne vous assure pas que vous continuerez. Cela suggère que l’entité pour laquelle vous vous inquiétez a toujours été un agencement temporaire. Les lecteurs qui viennent y chercher une consolation trouvent souvent cette vision plus froide qu’ils ne l’attendaient, et il est plus honnête de le dire que de l’adoucir.
Ce que tout cela ne constitue pas
Une dernière mise en garde, car ces thèmes sont souvent présentés comme un programme.
Il n’y a ici aucune méthode. Pas d’exercices, pas d’étapes, pas de progression, rien à faire ce soir. Les récits d’habileté décrivent de l’extérieur à quoi ressemble la maîtrise et nient explicitement qu’elle puisse se transmettre par les mots, ce qui exclut que le livre soit un manuel. Les passages sur l’oubli décrivent un état sans indiquer de chemin pour y parvenir.
Ce que le livre offre à la place, c’est un ensemble d’arguments et un très grand nombre d’exemples, destinés à changer la manière dont le lecteur tient à ses propres jugements. Que cela change autre chose, c’est au lecteur d’en juger, et le livre se montre remarquablement peu disposé à le promettre.
Points clés
- L’errance sans contrainte est une affirmation sur la liberté de manœuvre entre les points de vue, non sur le voyage ou le détachement.
- Le grand oiseau du récit d’ouverture est un exemple de dépendance, non l’idéal ; le but du chapitre est de ne dépendre de rien.
- Le non-forcer, dans ce livre, concerne la manière d’agir de l’individu et prend corps dans les récits d’artisans plutôt que dans des conseils politiques.
- Les récits d’habileté soutiennent que la véritable compétence ne se réduit pas à des règles et ne se transmet pas verbalement, ce qui constitue une position épistémologique sérieuse.
- Les passages sur l’oubli décrivent un état et ne donnent aucune méthode ; ce sont les traditions ultérieures qui ont fourni les techniques.
- La manière d’aborder la mort repose sur la transformation et se révèle troublante plutôt que consolante, puisqu’elle dissout l’entité même dont on s’inquiète.