Taiji, Wuji et cosmologie
Le Sans-limite, le Faîte suprême, et comment le cosmos se déploie à partir de l’unité
Le récit chinois le plus connu de la formation du monde est une séquence : d’un état sans limite à une limite suprême, de celle-ci au mouvement et au repos, de ceux-ci au yin et au yang, du yin et du yang aux Cinq Phases, et des Cinq Phases aux dix mille êtres. Il occupe environ deux cent cinquante caractères dans l’essai qui l’a rendu célèbre, et il est devenu pour huit siècles la cosmologie de référence de la Chine lettrée.

Cette page expose le schéma, explique ce que fait chacune de ses étapes, montre comment il a été assemblé à partir de sources qui n’avaient rien à voir entre elles, et décrit la controverse qu’il a suscitée. Elle se termine par une évaluation, car l’élégance du schéma et sa vérité sont deux questions distinctes.
Le schéma dans ses grandes lignes
Réduit à son ossature, l’argument de l’essai se déroule ainsi.
Le Sans-limite et le Faîte suprême sont rapportés l’un à l’autre dans une unique formule d’ouverture. Le Faîte suprême se meut et engendre ainsi le yang ; lorsque le mouvement atteint son extrême, vient le repos, et le repos engendre le yin ; lorsque le repos atteint son extrême, le mouvement revient. Le mouvement et le repos sont chacun la racine de l’autre. Avec la séparation du yin et du yang, les deux modes sont établis. Le yang qui se transforme et le yin qui s’unit produisent les Cinq Phases. Les Cinq Phases se distribuent dans l’ordre et les quatre saisons suivent leur cours. Les deux forces interagissent et les dix mille êtres sont produits, s’engendrant et se transformant sans fin.
Remarquez ce qui manque. Il n’y a ni artisan, ni décision, ni moment de création, ni finalité énoncée, ni rien qui se tienne hors de la séquence pour l’amorcer. Le récit entier est celui d’un processus qui se différencie de lui-même.
Le Wuji, le Sans-limite
Le premier terme a sa propre histoire, tout à fait distincte de celle du second, et son entrée dans ce schéma marque le point où les difficultés commencent.
Le mot signifie « sans pôle », « sans extrémité », « sans limite ». Il apparaît dans le Dao De Jing, dans un passage qui recommande d’y faire retour, où il signifie à peu près l’illimité. Il apparaît dans des écrits taoïstes plus tardifs pour désigner un état indifférencié antérieur à toute distinction. Là où il n’apparaît pas, c’est dans les commentaires annexés au Livre des Mutations, d’où provient le second terme.
La formule d’ouverture de l’essai attelle donc ensemble un terme du canon classique confucéen et un terme de la tradition taoïste. C’est un geste important, et il n’est pas passé inaperçu.
La formule d’ouverture et ses lectures
La formule qui joint les deux termes compte quatre caractères et peut se lire d’au moins trois manières incompatibles. La controverse sur la lecture correcte est l’une des plus substantielles de la philosophie chinoise, et ce n’est pas une chicane.
Selon la première lecture, le Sans-limite devient le Faîte suprême, ou lui donne naissance. Cela rend le Sans-limite antérieur et implique une étape avant le Faîte suprême — ce qui implique à son tour que le Faîte suprême n’est pas vraiment ultime.
Selon la deuxième, le Faîte suprême est lui-même sans limite : la formule ne décrit pas une transition, elle qualifie le second terme, en disant que l’ultime n’a ni bornes ni forme. Dans cette lecture, rien ne le précède et les deux termes nomment une seule chose.
Selon la troisième, ce sont deux descriptions d’une même réalité, l’une négative et l’autre positive, de la même façon qu’une chose peut se décrire à la fois par ce qui lui manque et par ce qu’elle est.
L’interprétation orthodoxe ultérieure réunit la deuxième et la troisième lecture : le Faîte suprême est sans forme et sans bornes, et le dire sans limite empêche quiconque de se le représenter comme une chose aux contours définis. Dans cette conception, la formule est un garde-fou contre la réification, non un énoncé sur une succession.
Mouvement et repos
L’étape suivante est plus intéressante qu’il n’y paraît, car elle ne dit pas ce qu’on attendrait.
Le lecteur pourrait s’attendre à ce que le schéma identifie le yang au mouvement et le yin au repos, comme des équations fixes. Il ne le fait pas. Il dit que le Faîte suprême se meut et engendre ainsi le yang, que le repos engendre le yin, puis ajoute aussitôt que le mouvement et le repos sont chacun la racine de l’autre. Le mouvement n’est pas une propriété qui appartiendrait au yang ; il est l’opération par laquelle le yang advient, et il est lui-même produit par l’extrême du repos.
C’est la même structure que le retournement aux extrêmes décrit dans la section consacrée au Livre des Mutations, et elle remplit la même fonction. Elle empêche le schéma d’être une classification statique et en fait le récit d’un cycle sans premier terme.
Les Cinq Phases
Du yin et du yang, le schéma dérive les Cinq Phases, et c’est à cette étape que son caractère composite se voit le plus clairement.
Les Cinq Phases forment un système distinct doté de sa propre histoire, élaboré aux époques des Royaumes combattants et des Han comme un schéma de classification et de mise en corrélation des choses par cinq, avec deux ordres canoniques : un cycle d’engendrement, où chacune produit la suivante, et un cycle de domination, où chacune en tient une autre en respect. Ce système compte cinq termes. Le yin et le yang en comptent deux. Deux ne se divise pas en cinq, et la jointure entre les deux systèmes est le point le plus faible de toute cosmologie qui les emploie tous les deux.
L’essai s’en tire en disant que le yang se transforme, que le yin s’unit, et qu’il en résulte les Cinq Phases. C’est une affirmation plutôt qu’une dérivation, et les commentateurs ont beaucoup écrit pour rendre ce passage moins abrupt.
Des Cinq Phases, le schéma passe aux saisons, puis aux deux modes d’engendrement associés au mâle et à la femelle, puis à l’interaction des deux forces, puis aux dix mille êtres. Ces dernières étapes sont rapides, et leur fonction est de mener d’un schéma abstrait au monde observable.
De quel genre de récit s’agit-il
Il vaut la peine d’être précis sur le genre, car les lecteurs de culture occidentale tendent à l’assimiler à ce qu’il n’est pas.
Ce n’est pas une création. Il n’y a ni agent, ni volonté, ni acte, ni rapport de l’artisan à l’ouvrage. Rien n’est tiré du néant par une décision.
Ce n’est pas une émanation au sens néoplatonicien, même s’il en est plus proche que de la création. L’émanation suppose une descente à travers des degrés de réalité, chaque niveau étant moins parfait que celui du dessus. Le schéma chinois ne connaît pas une telle hiérarchie de l’être : les dix mille êtres ne sont pas moins réels que le Faîte suprême, et le Faîte suprême est pleinement présent en chacun d’eux.
Ce n’est pas une évolution au sens moderne, et les comparaisons en ce sens sont anachroniques. Il n’y a ni mécanisme, ni variation, ni sélection, ni échelle de temps.
C’est une dérivation : une tentative de montrer que la complexité du monde découle d’un état indifférencié par un petit nombre d’étapes intelligibles, sans rien requérir d’extérieur. Son but est de rendre le monde explicable par lui-même.
Comment le schéma a été assemblé
Chaque composante vient d’un lieu différent, et connaître les coutures est la meilleure protection contre la tentation de traiter l’ensemble comme une révélation ancienne d’un seul tenant.
Le Faîte suprême vient d’une phrase d’un commentaire annexé au Livre des Mutations, où il décrit l’état indivis d’un système divinatoire. Le Sans-limite vient de l’usage taoïste. Le mouvement et le repos comme principe apparié viennent à la fois des commentaires et des écrits taoïstes. Le yin et le yang comme termes cosmiques viennent de la pensée de la fin des Royaumes combattants. Les Cinq Phases viennent de la cosmologie corrélative des Han. La forme même du diagramme semble dériver des traditions diagrammatiques taoïstes, et un long débat savant porte sur la question de savoir si le tableau du XIe siècle fut adapté d’un diagramme alchimique taoïste existant — un débat commencé en Chine il y a des siècles et qui n’est pas tranché.
La plus célèbre cosmologie confucéenne est donc construite en grande partie avec des matériaux cosmologiques taoïstes et Han. Ce n’est pas un scandale, et ce n’était pas caché ; mais c’est la raison pour laquelle le schéma se lit si aisément d’une tradition à l’autre.
La controverse
La jonction des deux termes d’ouverture provoqua un célèbre échange de lettres entre deux grands penseurs, et il vaut la peine d’en énoncer le fond, car on le prend facilement pour du pédantisme.
L’une des parties soutenait que le mot désignant le Sans-limite est taoïste, n’apparaît pas dans le classique commenté et devait être supprimé : le placer en tête suggère que quelque chose se trouve au-delà du Faîte suprême, ce qui placerait un néant au-dessus de l’ordre naturel et moral et ruinerait toute la portée du schéma.
L’autre partie soutenait que le mot est un garde-fou nécessaire : sans lui, les lecteurs se représenteront le Faîte suprême comme une chose, un quelque chose doté d’une forme, et le schéma s’effondrera en une cosmologie d’objets. Le dire sans limite, c’est nier qu’il ait une forme tout en affirmant qu’il est réel.
Ce qui était réellement en jeu, c’est donc de savoir si l’ordre naturel se suffit à lui-même, et comment le dire sans transformer son fondement en objet ou en vide. C’est une question vivante, et les deux parties en débattaient avec compétence.
Ce à quoi il faisait concurrence
Le schéma n’est pas né dans le vide. La métaphysique bouddhique dominait depuis des siècles la vie intellectuelle chinoise et proposait une conception raffinée selon laquelle les phénomènes sont dépourvus d’existence propre.
Les penseurs confucéens du XIe siècle avaient besoin d’une solution de rechange qui rende le monde réel, moralement significatif et digne qu’on y agisse, sans emprunter les prémisses bouddhiques. Une cosmologie qui dérive toute chose d’un ultime qui est principe plutôt qu’esprit, et qui tient le monde qui en résulte pour pleinement réel, faisait précisément cela. Comprendre le schéma comme un coup joué dans cette concurrence explique des traits qui sembleraient autrement arbitraires — en particulier son insistance sur la réalité du processus et sur le fait que l’ultime n’est pas une conscience.
L’évaluer
Deux choses doivent être dites, et elles ne se contredisent pas.
Le schéma est une véritable réussite intellectuelle. Il est économe, cohérent en lui-même, évite à la fois le créateur et le vide, et rend compte du changement sans premier moteur. En tant que philosophie systématique, il soutient la comparaison avec tout ce qui a été produit ailleurs à la même époque.
Il n’est pas non plus empirique. Aucune observation ne pourrait le confirmer ni le réfuter, et le passage de deux à cinq est affirmé plutôt que démontré. La cohérence interne n’est pas une preuve, et un schéma peut être élégant, complet et bien argumenté sans décrire le monde. Des critiques chinois ont eux aussi formulé cette objection, surtout à partir du XVIIe siècle, et l’argument n’a pas besoin de la science moderne pour valoir d’être avancé.
Points clés
- Le schéma va d’un état sans limite aux dix mille êtres en passant par le Faîte suprême, le mouvement et le repos, le yin et le yang et les Cinq Phases, sans artisan nulle part.
- Les deux termes d’ouverture viennent de traditions différentes, et la formule de quatre caractères qui les joint admet plusieurs lectures incompatibles.
- Le mouvement et le repos sont dits chacun la racine de l’autre, ce qui fait du récit un cycle plutôt qu’une hiérarchie.
- Le passage de deux termes aux Cinq Phases est affirmé, non dérivé, et c’est la jointure la plus faible de toute cosmologie qui emploie les deux systèmes.
- Le récit n’est ni une création, ni une émanation, ni une évolution ; c’est une dérivation destinée à rendre le monde explicable par lui-même.
- La célèbre controverse sur le mot « sans limite » portait en réalité sur la question de savoir si l’ordre naturel se suffit à lui-même sans devenir ni un objet ni un vide.