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Thèmes centraux : le Dao, le wuwei et le naturel
La Voie, l’action sans effort et la vie en accord avec la nature
Trois termes portent l’essentiel du poids du Dao De Jing, et tous trois ont été abîmés par leur succès. Chacun est aujourd’hui employé comme si son sens allait de soi, et dans chaque cas le mot occidental retenu pour le rendre introduit une affirmation que l’original ne fait pas.

Cette page examine comment ces trois termes fonctionnent réellement dans ce livre, chapitre par chapitre, plutôt que comme des notions générales. La page correspondante de la section d’introduction explique le vocabulaire de la pensée taoïste dans son ensemble ; ici, la question est plus étroite et plus utile : que fait ce texte précis de ces mots, contre quoi argumente-t-il lorsqu’il les emploie, et où les traductions courantes se trompent-elles ?
Le Dao dans ce livre
Le mot était ordinaire avant que ce texte ne s’en serve. Il signifiait une route, un itinéraire, une méthode et, par extension, une doctrine ou une manière de faire quelque chose ; c’était aussi un verbe signifiant dire ou expliquer. Les auteurs confucéens l’employaient sans cesse, comme tout le monde. Il n’avait rien de mystérieux.
Ce que fait le Dao De Jing, c’est prendre ce mot ordinaire et l’appliquer à quelque chose qui n’est ni une route, ni une méthode, ni une doctrine, tout en conservant assez du sens courant pour que le lecteur ne soit pas entièrement perdu. La première ligne exploite le sens verbal du mot dans un jeu de mots qu’aucune traduction ne restitue : la voie qui peut être dite n’est pas la voie constante.
Le plus important est de remarquer que le texte dit expressément que ce nom est un pis-aller. Dans un chapitre, il déclare ne pas savoir comment appeler la chose et lui imposer une désignation de force. Cet aveu change la manière dont il faut lire le reste. Le mot est une étiquette de commodité pour une réalité que l’auteur tient pour innommable, et non un terme technique pourvu d’une définition.
Pourquoi le refus de définir est une position logique
Les lecteurs prennent souvent le refus du texte de dire ce qu’est le Dao pour du mysticisme ou une dérobade. Il vaut mieux le lire comme un argument, et l’argument est bref.
Les définitions procèdent par exclusion : définir quelque chose, c’est le démarquer de ce qu’il n’est pas. Cette procédure convient aux choses qui sont un élément parmi d’autres. Si ce que vous désignez n’est pas un élément parmi d’autres, mais le schéma au sein duquel les éléments apparaissent, alors le démarquer des autres choses n’est pas une erreur d’exécution, mais une erreur de catégorie.
C’est pourquoi le texte aborde son objet par la négation et par l’image plutôt que par l’énoncé. Il dit ce que le Dao n’est pas, et il propose des comparaisons — l’eau, une vallée, un bloc brut, un vase vide, une mère — choisies pour des propriétés précises plutôt que par goût poétique. L’eau est la plus constante : elle prend la place basse, elle cède, elle use ce qui est plus dur, et elle est indispensable sans être estimée.
Trois emplois distincts
Les traductions tendent à lisser le mot en un sens unique. Dans le texte, il remplit au moins trois fonctions différentes, et les distinguer éclaire beaucoup de choses.
Tantôt il nomme une origine : ce dont les choses procèdent, décrit comme antérieur aux distinctions que nous faisons et comme inépuisable. Tantôt il nomme un schéma : la manière dont les choses se comportent réellement, y compris la tendance des extrêmes à s’inverser et de l’action forcée à produire le contraire de son but. Tantôt enfin il nomme une ligne de conduite : ce que fait une personne ou un souverain qui agit en accord avec ce schéma.
Les trois sont liés dans les termes mêmes du texte, mais ils ne constituent pas la même affirmation, et un passage qui a du sens comme énoncé sur la conduite peut être absurde comme énoncé cosmologique. Lorsqu’un chapitre paraît incohérent, demandez-vous lequel des trois emplois est en jeu.
De, l’autre moitié du titre
Le second terme du titre est régulièrement traduit par « vertu », et cette traduction est trompeuse d’une manière précise qu’il vaut la peine d’expliciter.
Le mot signifie bien « vertu » dans l’usage confucéen, au sens moral. Dans ce texte, il est plus proche du sens ancien : la capacité ou la puissance propre à une chose, ce qu’elle peut faire du fait d’être ce qu’elle est. L’équivalent le plus proche est l’usage ancien que l’on trouve dans une expression comme « la vertu d’un remède » — son efficacité, non sa droiture.
Le texte oppose explicitement son propre sens au sens confucéen. Il distingue une forme supérieure, qui ne se présente pas comme vertu, d’une forme inférieure, qui le fait, et il tient la culture visible des qualités morales pour le signe que quelque chose a déjà mal tourné. Il emploie aussi un composé signifiant « puissance obscure » ou cachée, qui dit la chose clairement : il s’agit d’une capacité qui ne s’exhibe pas.
La relation entre les deux termes du titre, telle que le texte la présente, est que le second est ce que le premier devient dans une chose particulière. La puissance d’une chose est sa part du schéma. C’est pourquoi le livre peut passer de la cosmologie à la conduite sans changer de sujet.
Wuwei : ce que disent les caractères
L’expression compte deux mots : une négation et un verbe qui signifie faire, agir, fabriquer. Rendue platement, elle donne « non-faire », et rendue platement elle est fausse, car le texte recommande à l’évidence une grande activité.
Le verbe en question porte un fort sens d’artifice : agir délibérément pour obtenir un résultat, intervenir. Ce qui est nié n’est pas l’activité, mais un certain rapport à l’activité : forcer, imposer, travailler à contre-fil d’une situation. Le texte associe l’expression à des formules signifiant agir sans artifice, et à une formule selon laquelle, en ne forçant rien, rien ne reste non fait — ce qui serait incompréhensible si l’expression signifiait ne rien faire.
Un test utile à la lecture : remplacez la traduction par les mots « sans forcer » et voyez si la phrase s’en trouve améliorée. C’est généralement le cas.
Le wuwei dans trois domaines
Le texte applique l’idée dans trois domaines, et le même principe y prend des visages très différents.
Pour un souverain, c’est une recommandation politique, et c’est l’emploi le plus fréquent. Moins de lois, moins d’interdits, des impôts plus légers, pas d’étalage de richesse, pas de guerres d’ambition, pas de promotion appuyée de critères de mérite. L’argument est causal plutôt que sentimental : les interdits créent les catégories de délits qu’ils punissent ; promouvoir des critères crée la compétition pour les atteindre ; la richesse visible engendre le vol.
Pour une personne agissant dans le monde, c’est une théorie du savoir-faire. La compétence y est décrite comme l’art d’ajuster une action à la forme d’une situation plutôt que de la soumettre par la force, et les exemples classiques de la tradition au sens large sont des artisans. Son signe distinctif est l’absence de résistance.
Pour la culture de soi, c’est une mise en garde contre l’effort. S’efforcer d’atteindre un état est présenté comme l’un des moyens les plus sûrs de ne pas y parvenir, ce qui crée une véritable difficulté que la tradition n’a jamais entièrement résolue : on ne peut suivre cette recommandation en s’efforçant de la suivre.
Ziran : « ainsi de soi-même »
Le troisième terme est d’ordinaire traduit par « nature » ou « naturel », et c’est la plus dommageable des trois traductions, car elle introduit une opposition que le texte ne connaît pas.
Les deux caractères signifient « soi » et « ainsi, de cette manière ». Le composé signifie être ainsi de soi-même, sans cause extérieure. En chinois moderne, c’est le mot courant pour la nature au sens du monde naturel, et il est très facile de projeter ce sens tardif sur le texte classique.
La différence compte. Le mot « nature » porte une opposition à l’artificiel, au culturel, à ce qui est fait de main d’homme. Le terme classique ne comporte aucune opposition de ce genre. Il s’oppose au fait d’être rendu ainsi par autre chose. Un souverain qui gouverne sans forcer laisse ce qui se passe sous son autorité être ainsi de soi-même ; il ne s’agit pas de préférer les forêts aux villes.
Une ligne du texte mérite qu’on s’y attarde, car elle a laissé les commentateurs perplexes pendant des siècles. Elle dit que le Dao prend le ziran pour loi. Si rien n’est au-dessus du Dao, cela semble dénué de sens. La solution habituelle est qu’ici le ziran n’est pas une chose supplémentaire, mais une description : ce que suit le Dao, c’est son propre être-ainsi. Lue de cette façon, la ligne est une formulation forte de toute la position — il n’y a rien derrière le schéma, et pas de législateur.
Les trois comme un seul argument
Énoncés ensemble, les trois termes forment une seule affirmation cohérente, qu’il vaut la peine d’avoir réunie en un seul endroit.
Il existe un schéma dans la manière dont les choses se comportent, et il n’est pas le produit d’un dessein. Les choses ont leurs propres capacités, qui sont leur part de ce schéma, et ces capacités opèrent au mieux lorsqu’on ne cherche pas à les gérer. Une intervention qui va à l’encontre du schéma produit le contraire de ce qu’elle vise, et cela de façon fiable, parce que les extrêmes s’inversent. La conduite compétente, pour un souverain, un artisan ou un individu, consiste donc à agir sans forcer, en laissant se déployer ce qui est ainsi de soi-même. Et l’affirmation centrale, en une phrase : les choses fonctionnent mieux lorsqu’on ne les force pas.
C’est une position de fond, et elle peut être discutée. Ce n’est pas une humeur, et la réduire à une humeur est ce que font la plupart des présentations grand public.
Comment chaque terme est détourné
Le Dao est détourné lorsqu’on en fait le nom d’un être, d’une énergie ou d’une vérité cachée. Le texte nie explicitement que le mot nomme quoi que ce soit de nommable, et toute phrase du type « le Dao veut » ou « le Dao pourvoira » a déjà quitté le livre.
Le wuwei est détourné lorsqu’il devient un permis d’esquive. Refuser d’agir sous prétexte qu’agir serait forcer peut servir d’excuse à presque tout, et les chapitres politiques montrent clairement que la recommandation porte sur la manière d’agir, non sur le fait d’agir ou non.
Le ziran est détourné lorsqu’on lui fait porter un jugement moral. Qualifier une chose de naturelle pour l’approuver, et d’autre chose de contre nature pour la condamner, est une habitude moderne que le terme classique ne justifie pas, puisqu’il marque l’absence de contrainte extérieure et non l’appartenance à une catégorie privilégiée.
Un test général pour les trois : demandez-vous quel caractère le mot traduit, et si la phrase tient encore lorsqu’on y substitue l’étendue réelle de sens de ce caractère.
Points clés
- Dao était un mot ordinaire pour la route, la méthode et la doctrine, et le texte déclare expressément que son emploi ici est un pis-aller.
- Le refus de définir est une position logique, non une dérobade : les définitions excluent, et ce qui est désigné n’est pas un élément parmi d’autres.
- Le mot remplit trois fonctions — origine, schéma et ligne de conduite — et les distinguer dissipe une bonne part de l’incohérence apparente.
- De est plus proche de l’efficacité ou de la puissance que de la vertu morale, et le texte oppose délibérément son sens au sens confucéen.
- Le wuwei nie l’artifice et la contrainte, non l’activité ; « sans forcer » est une meilleure traduction de travail que « non-agir ».
- Ziran signifie être ainsi de soi-même et n’implique aucune opposition à l’artificiel ; la ligne selon laquelle le Dao suit le ziran nie que quoi que ce soit se tienne derrière le schéma.