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Le gouvernement et le souverain-sage
L’art de gouverner par la retenue et l’idéal du sage qui gouverne le moins
Une large part du Dao De Jing traite du gouvernement. Les lecteurs qui découvrent le livre comme un guide de paix intérieure en sont souvent surpris, et les traductions qui s’adressent constamment à un lecteur individuel peuvent le masquer presque entièrement. Mais le vocabulaire est sans ambiguïté : le texte parle de seigneurs et de rois, de l’État, de l’impôt, de la loi et des châtiments, des armées, et des effets de la politique sur une population.

Cette page expose l’argument politique, les recommandations précises et la position sur la guerre. Elle aborde ensuite la part du sujet que la plupart des introductions passent sous silence : ce matériau a servi pendant des siècles à justifier une certaine forme de pouvoir, une partie en est véritablement dérangeante, et la retenue qu’il recommande ne repose sur aucun mécanisme.
Quelle part du livre est politique ?
Il n’existe pas de décompte exact, car beaucoup de chapitres peuvent se lire dans un sens comme dans l’autre. Mais une minorité substantielle de chapitres emploie un vocabulaire explicitement politique, et un nombre plus grand encore a davantage de sens comme conseil sur l’art de gouverner que comme conseil sur la conduite privée.
Un test approximatif : lorsqu’un chapitre recommande de s’abstenir de quelque chose, demandez-vous qui a le pouvoir de faire cette chose. Si la réponse est un gouvernement, le chapitre est probablement politique. Ne pas étaler la richesse, ne pas multiplier les interdits, ne pas promouvoir des critères de mérite, ne pas faire la guerre pour le gain, ne pas imposer lourdement — ce ne sont pas des options qui s’offrent à un particulier.
Le reconnaître change la nature du livre. Ce n’est pas un ouvrage de consolation. C’est, entre autres choses, une critique des pratiques de gouvernement de son époque, et une critique assez acérée.
L’argument causal central
La thèse politique repose sur une seule affirmation, répétée sous plusieurs formes : l’intervention engendre ce qu’elle combat.
Multipliez les lois et vous multipliez les délits, car un délit est défini par une loi. Promouvez et récompensez les hommes au mérite reconnu et vous créez la compétition, l’ambition et le faux-semblant, car vous avez fait du mérite une monnaie. Exposez des biens précieux et vous produisez le vol, car vous avez appris aux gens ce qui vaut d’être pris. Interdisez et vous rendez désirable, car l’interdit désigne son objet. Ordonnez aux gens d’être bons et vous obtenez la représentation de la bonté plutôt que la chose même.
Deux images portent l’idée. Gouverner un grand État est comparé à faire cuire un petit poisson : à force de le manipuler, il se défait. Et le texte distingue un gouvernement indistinct et discret, sous lequel le peuple est dit intact, d’un gouvernement scrutateur et pointilleux, sous lequel le peuple est dit abîmé.
L’argument est causal, non sentimental. Il ne dit pas que l’intervention manque de bonté. Il dit qu’elle est contre-productive, et que cette contre-productivité est systématique plutôt qu’accidentelle.
Les recommandations précises
Rassemblé à partir de l’ensemble du livre, le programme est assez concret.
Réduire les lois et les interdits. Réduire l’impôt — un passage attribue directement la faim du peuple à ce que consomment ceux d’en haut. Éviter la consommation ostentatoire à la cour. Ne pas multiplier les charges, les titres et les critères de mérite. Ne pas entreprendre de projets ambitieux. Ne pas faire la guerre pour le gain. Ne pas tenter d’éduquer la population à la vertu. Et ne pas attirer l’attention sur soi comme source de l’ordre.
Ce dernier point est le plus singulier. Le meilleur souverain est décrit comme celui dont le peuple a à peine conscience, de sorte que, lorsque les choses s’accomplissent, les gens s’en attribuent le mérite. La mesure du succès est donc l’invisibilité, ce qui est exactement l’inverse de la mesure qu’emploient en réalité la plupart des systèmes politiques.
Sur la guerre
Les passages consacrés à la guerre sont plus nuancés que ne le laissent entendre la lecture pacifiste comme la lecture stratégique.
Les armes y sont appelées instruments de mauvais augure. Le succès militaire ne doit pas être célébré. Il est conseillé au commandant victorieux de se conduire comme lors de funérailles, et le massacre à grande échelle est traité comme une occasion de deuil plutôt que de cérémonie. Les armées, dit le texte, laissent derrière elles une terre ravagée.
Mais le texte n’interdit pas de combattre. Il autorise le recours à la force lorsqu’il n’y a pas d’autre choix, et il distingue nettement la nécessité défensive de l’agression en vue d’un avantage. Il contient aussi des observations qui se lisent comme tactiques : ne pas affronter la force de face, céder du terrain, éviter les points forts de l’ennemi. La littérature militaire ultérieure s’en est inspirée, et les arts martiaux internes plus tard encore davantage.
La position n’est donc ni pacifiste ni réaliste. Elle tient que la force est parfois inévitable, toujours une perte, et jamais un accomplissement.
Le souverain-sage
La figure que recommande le texte est décrite surtout par des négations, et ces négations sont cohérentes.
Il n’accumule pas. Il ne rivalise pas. Il ne se met pas en avant. Il n’agit pas selon ses propres préférences. Il est décrit comme n’ayant pas d’esprit fixe qui lui soit propre, mais faisant sien l’esprit du peuple, et comme traitant les tendances propres de la population comme le matériau avec lequel il travaille plutôt que comme l’obstacle contre lequel il lutte.
En termes positifs, ce qu’il fait, c’est lever les entraves, puis s’arrêter. La formule qui le résume est qu’il agit sans artifice, de sorte que les choses s’accomplissent d’elles-mêmes. L’affirmation n’est pas que rien ne se fait sous un tel souverain ; c’est que ce qui se fait ne lui est pas visiblement attribuable.
Comment on l’a lu dans la pratique
Ce matériau politique a eu une véritable histoire institutionnelle, et la connaître change le regard que l’on porte sur le texte.
Au début des Han, un ensemble d’idées associant ce texte à la pensée juridique et administrative devint quelque chose de proche d’une doctrine d’État. Dans cette lecture, le souverain demeure immobile tandis que les fonctionnaires agissent ; la non-intervention de l’empereur n’est pas de l’inaction, mais une division du travail, et elle fonctionne comme une technique de maintien de l’autorité. Certaines périodes de gouvernement délibérément léger furent associées à cette vision, et la tradition en garda le souvenir comme de réussites.
Le plus ancien commentaire conservé du texte provient d’un tout autre horizon. Il est inséré dans un ouvrage de théorie politique dure, consacré à la loi, à la technique et au contrôle, et il lit le livre comme un conseil adressé au souverain pour rester insondable aux yeux de ses ministres. Cette lecture n’est pas une déformation inventée après coup ; elle est contemporaine de l’ascension du texte, et elle montre avec quelle facilité la retenue peut être réinterprétée comme méthode.
Des empereurs ultérieurs patronnèrent le texte, et l’un d’eux au moins le commenta. Un livre recommandant un gouvernement minimal fut, pendant de longues périodes, un livre étudié par le gouvernement.
Comment il a servi à justifier le contrôle
Deux passages doivent être regardés en face plutôt qu’expliqués de manière à les désamorcer.
L’un affirme que ceux qui gouvernaient bien dans l’Antiquité ne cherchaient pas à éclairer le peuple, mais à le garder simple. Le mot employé signifie quelque chose entre simple et sot, et si les commentateurs ont plaidé pour la lecture la plus douce, la lecture la plus dure est possible en chinois et elle a été retenue.
Un autre recommande de vider l’esprit du peuple, de remplir son ventre, d’affaiblir sa volonté et de fortifier ses os. Une lecture bienveillante y voit la réduction des appétits artificiels suscités par la culture de cour. Une lecture hostile y voit le programme d’une population nourrie et pacifiée, dépourvue de volonté politique. La lecture hostile n’est pas une erreur de traduction.
Le bilan honnête est que le texte est anti-interventionniste sans être démocratique en quelque sens que ce soit. Il n’a aucune conception de la participation, de la responsabilité devant autrui, de la représentation, ni de limites à l’autorité garanties par autre chose que la retenue du souverain lui-même. Un souverain qui maintient ses sujets matériellement satisfaits et politiquement inertes est tout à fait compatible avec ce que recommande le texte, et les souverains l’ont remarqué.
Le mécanisme manquant
C’est là la faiblesse centrale du texte en tant que pensée politique, et il vaut la peine de la dire clairement, car ses admirateurs le font rarement.
Chaque recommandation du livre dépend de la décision du souverain de la suivre. Il n’y a aucune institution, aucune loi qui lie le souverain, aucune procédure pour destituer un mauvais souverain, aucune séparation des pouvoirs, ni aucun contrôle extérieur d’aucune sorte. Le texte dit à un souverain que la retenue fonctionne mieux ; il ne prévoit absolument rien pour le cas où le souverain ne serait pas d’accord.
À l’inverse, la tradition contre laquelle il argumente le plus vivement avait une réponse à cela, si peu séduisante fût-elle : une loi appliquée uniformément et mécaniquement, précisément pour qu’elle ne dépende pas du caractère de celui qui est aux commandes. L’objection du Dao De Jing à cette réponse est forte et, pour l’essentiel, juste quant à ses coûts. Il ne fournit pas de solution de remplacement.
Ce qui survit comme pensée politique
Mettez de côté ce qui ne se transpose pas, et une contribution réelle demeure.
L’argument causal sur les conséquences imprévues est durable et trouve des échos modernes : les règles engendrent les comportements qu’elles définissent, les incitations sont détournées, la mesure modifie ce qui est mesuré, et la répression peut créer la catégorie qu’elle surveille. L’observation selon laquelle l’activité visible d’un gouvernement est une piètre mesure de son utilité mérite d’être retenue. Tout comme l’idée que les tendances propres d’une population sont une ressource plutôt qu’un obstacle. Et la description du souverain réussi comme invisible est un critère de succès véritablement inhabituel, ce qui explique qu’on la cite encore.
Ce qui ne survit pas, c’est la supposition qu’un souverain suffisamment bon rend les institutions inutiles. C’est la part que les lecteurs devraient refuser, et la refuser n’oblige pas à rejeter le reste.
Points clés
- Une part substantielle du livre s’adresse aux souverains et emploie un vocabulaire explicitement politique sur la loi, l’impôt, la guerre et l’administration.
- L’argument central est causal : l’intervention engendre systématiquement les problèmes qu’elle est censée résoudre.
- Les recommandations sont concrètes — moins de lois, des impôts plus légers, pas d’ostentation, pas de projets ambitieux, pas de guerre pour le gain, pas de critères de mérite fabriqués.
- Sur la guerre, la position est que la force est parfois inévitable, toujours une perte, et jamais un motif de célébration.
- Ce matériau a été lu très tôt comme une technique permettant au souverain de rester insondable, et deux passages autorisent une lecture dans laquelle la population est maintenue satisfaite et politiquement inerte.
- La faiblesse décisive est l’absence de tout mécanisme : tout dépend de la retenue volontaire du souverain.