Structure du texte

Les deux livres, les quatre-vingt-un chapitres et la forme poétique du classique

Ceux qui abandonnent le Dao De Jing s’en prennent d’ordinaire à eux-mêmes, ou reprochent au livre d’être mystique. Ni l’un ni l’autre n’est tout à fait juste. Une grande part de la difficulté est structurelle et peut se décrire simplement : le texte est extrêmement court, extrêmement condensé, écrit dans une langue qui omet l’essentiel de ce qu’exige le français, découpé en chapitres par une main plus tardive, et adressé à un lecteur qui n’est pas vous.

Bannière illustrée : les caractères 道德经 et la légende « Structure du texte », avec un disque du yin et du yang séparant 道经 et 德经, Laozi assis tenant un rouleau, et une frise de concepts comme 道 et 德.

Cette page décrit l’objet plutôt qu’elle ne l’interprète. Savoir comment il est construit épargne bien des frustrations inutiles, et explique aussi pourquoi les traductions divergent autant.

Ce qu’est matériellement le livre

Le texte reçu compte un peu plus de cinq mille caractères, d’où son nom traditionnel de « cinq mille mots ». Les éditions diffèrent de quelques centaines de caractères, en raison de leçons divergentes et de la présence ou de l’absence de particules grammaticales. Cinq mille caractères, c’est peu : moins que bien des chapitres isolés des ouvrages auxquels on le compare, et assez peu pour qu’un lecteur puisse le parcourir en entier en un après-midi sans presque rien y comprendre.

Cette brièveté n’a rien d’accessoire. C’est la concision qui produit à la fois la densité qui captive les lecteurs et l’ambiguïté qui rend le commentaire nécessaire.

Les deux parties

Le texte se divise en deux parties. Dans l’agencement reçu, la première va du chapitre d’ouverture au trente-septième, la seconde du trente-huitième à la fin. Elles tirent leur nom de mots qui figurent au début ou près du début de chacune : la première du terme ordinairement traduit par « la Voie », la seconde d’un terme ordinairement traduit par « vertu » ou « puissance ». Leur réunion donne le titre sous lequel le livre est aujourd’hui connu.

Cette division est réelle mais lâche. La première partie contient davantage de matériaux cosmologiques et épistémologiques, la seconde davantage de matériaux politiques et pratiques, mais les exceptions sont nombreuses dans les deux sens, et aucun lecteur ne devinerait à coup sûr de quelle partie provient un chapitre sans étiquette.

Des manuscrits exhumés d’une tombe des Han placent les deux parties dans l’ordre inverse. Plusieurs traductions modernes suivent cet agencement, et la différence à la lecture est plus grande qu’il n’y paraît : ouvrir sur les matériaux relatifs à la vertu et à la conduite donne au livre un tour pratique, tandis qu’ouvrir sur ceux relatifs à la Voie lui donne un tour métaphysique.

D’où viennent les quatre-vingt-un chapitres

Le découpage en chapitres n’est pas d’origine. Les manuscrits sur bambou datant d’environ la fin du IVe siècle av. J.-C. n’en comportent aucun, et leurs matériaux sont regroupés d’une manière sans rapport avec l’agencement reçu.

Quatre-vingt-un, c’est neuf fois neuf, et le nombre neuf était fortement associé à la complétude et au maximum. D’autres découpages ont été utilisés : au moins un commentateur ancien a réparti le texte en un nombre de sections sensiblement plus faible, et divers chiffres ont circulé. L’agencement en quatre-vingt-un chapitres s’est imposé sous les Han et n’a plus varié depuis.

Ce point a des conséquences pratiques. Les limites des chapitres sont des décisions éditoriales ; certaines coupent des matériaux qui vont ensemble, d’autres en réunissent qui ne vont pas ensemble. Lorsqu’un chapitre semble changer de sujet à mi-parcours, l’explication la plus probable n’est pas une profondeur cachée, mais une couture.

La forme

Une grande partie du texte est en vers, ce que la plupart des traductions rendent invisible.

La rime y est abondante. Beaucoup de chapitres sont rimés en tout ou en partie, et les schémas de rimes révèlent parfois où un passage commence et s’achève de façon plus fiable que le découpage en chapitres. Le parallélisme est omniprésent : des vers appariés de même longueur et de même grammaire, où un seul terme change. On trouve des chaînes où le dernier mot d’une proposition devient le premier de la suivante. On trouve des listes numérotées. Et l’on trouve des séries de formulations paradoxales bâties sur un modèle fixe.

Lire à voix haute quelques chapitres dans l’original, ou en transcription, modifie considérablement l’idée qu’on se fait du livre. Il ressemble bien davantage à un recueil de formules destinées à être mémorisées qu’à un traité. C’est presque certainement ce qu’il était : un matériau façonné pour la transmission orale, où la rime et le parallélisme sont des procédés mnémotechniques plutôt que des ornements.

Pourquoi la langue est difficile

Le chinois classique omet, dans l’usage le plus courant, l’essentiel de ce qu’une phrase française est tenue de préciser.

Le temps n’est pas marqué : un vers peut décrire ce qui arrive, ce qui est arrivé ou ce qui arrivera. Le sujet n’est pas obligatoire : un très grand nombre de vers ne disent tout simplement pas qui agit. Le singulier et le pluriel ne sont pas marqués. Défini et indéfini ne se distinguent pas. Les mots ne se répartissent pas nettement en parties du discours, si bien que le même caractère peut fonctionner comme nom, verbe ou adjectif selon les vers, parfois dans le même vers.

Dans la prose classique ordinaire, le contexte résout l’essentiel de ces questions. Dans un texte rimé extrêmement condensé et dépourvu de récit, il ne les résout souvent pas. Il en résulte que le traducteur doit décider, pour presque chaque vers, qui est le sujet, quel est le temps, et si un terme est employé comme une chose ou comme une action. Des décisions différentes, toutes défendables, produisent des livres différents.

Un autre trait pose une difficulté particulière. Des connecteurs comme le mot ordinairement rendu par « donc » reviennent fréquemment, et dans ce texte ils relient souvent des matériaux sans rapport logique : ils marquent une transition plutôt qu’une inférence. Les traductions qui les rendent comme des connecteurs logiques stricts font passer le texte pour un mauvais raisonnement, alors qu’il ne tente pas de raisonner de cette manière.

Formules récurrentes

Une poignée d’expressions reviennent si souvent qu’elles fonctionnent comme des signaux structurels, et les repérer aide.

Une formule introduisant le sage apparaît des dizaines de fois et marque en général le passage d’une observation générale à son application dans la conduite. Une formule signifiant « sous le ciel » indique l’échelle politique, et sa présence signale fortement qu’un passage porte sur le gouvernement plutôt que sur la vie privée. Les formules qui introduisent une citation ou un proverbe laissent penser que le matériau cité circulait déjà. Les tournures négatives du type « n’agit pas, et c’est pourquoi » portent le mouvement argumentatif caractéristique de tout le livre.

Apprendre à en repérer quatre ou cinq donne au lecteur une prise dans un texte qui offre par ailleurs peu de points de repère.

À qui l’on s’adresse

C’est le trait structurel le plus souvent négligé, et il change le sens d’une large part du texte.

Beaucoup de chapitres s’adressent à un souverain. Ils emploient des termes désignant les seigneurs féodaux et les rois, et traitent de l’administration d’un État, de la guerre, de l’impôt, des châtiments et des effets de la loi sur une population. Des chapitres qui, en traduction, se lisent comme de doux conseils personnels sont souvent des conseils de gouvernement, et la recommandation de s’abstenir d’intervenir est une recommandation de politique.

D’autres chapitres s’adressent à un pratiquant de la culture de soi, et certains ne s’adressent à personne en particulier, présentant une observation générale. Le lecteur qui suppose d’un bout à l’autre que le livre parle à un individu en quête de paix intérieure lira systématiquement de travers les matériaux politiques, qui constituent une part substantielle de l’ensemble.

La première question à poser à tout chapitre est donc : à qui dit-on cela ? On peut en général y répondre d’après le vocabulaire, et y répondre dissipe beaucoup de flou.

Le chapitre comme unité

Certains chapitres sont des compositions uniques et cohérentes, avec un début et une fin nets. D’autres sont manifestement composites : deux ou trois sentences juxtaposées, parfois reliées par un mot commun plutôt que par une idée commune.

Parmi les indices d’un chapitre composite : un brusque changement de destinataire, un passage de vers rimés à des vers non rimés, un changement de style grammatical, une formule de clôture qui apparaît au milieu. Une fois qu’on sait les voir, des chapitres qui semblaient faire un saut mystérieux se révèlent contenir un raccord.

Cela a une conséquence pratique pour la lecture. Ne supposez pas qu’un chapitre défend une seule idée. Demandez-vous combien il compte de pièces, et lisez chacune séparément avant de vous demander comment elles s’articulent.

Comment lire un chapitre

Voici une méthode praticable, qui demande quelques minutes par chapitre et se révèle bien plus féconde qu’une lecture suivie.

Lisez-le une fois pour en saisir la forme. Identifiez le destinataire. Cherchez le renversement, car la plupart des chapitres contiennent l’affirmation que quelque chose opère par le biais de son contraire apparent. Demandez-vous quelle position est niée, car l’essentiel du livre argumente contre quelque chose. Notez si le chapitre semble d’un seul tenant ou fait de plusieurs pièces. Comparez ensuite une deuxième traduction, en prêtant une attention particulière aux endroits où les deux divergent — ce sont les endroits où l’original est ambigu, et cette information ne peut s’obtenir à partir d’une seule traduction. Enfin, résistez à l’envie d’harmoniser le chapitre avec les autres.

Travailler cinq chapitres de cette façon en apprend davantage que lire les quatre-vingt-un deux fois.

Ce que cela implique pour les traductions

Tout ce qui précède explique pourquoi les versions de ce texte diffèrent si radicalement, et vous donne aussi un moyen de les évaluer.

Une traduction parfaitement fluide a résolu les ambiguïtés en silence. Une traduction qui préserve l’ambiguïté demande plus d’effort et vous en apprend davantage. Une traduction qui rend les connecteurs comme une logique stricte a imposé une structure. Une traduction où chaque chapitre porte un message unique et évident a pris des décisions éditoriales sur les coutures. Et une traduction qui s’adresse constamment à un lecteur individuel a discrètement supprimé la politique.

Aucun de ces traits n’est un défaut rédhibitoire, et toute traduction fait certains de ces choix. L’essentiel est de savoir lesquels la vôtre a faits.

Points clés

  • Le texte compte environ cinq mille caractères, et sa concision produit à la fois sa force et son ambiguïté.
  • Les deux parties tirent leur nom de leurs termes d’ouverture ; les manuscrits exhumés en inversent l’ordre.
  • Le découpage en chapitres est une intervention éditoriale plus tardive, et le nombre quatre-vingt-un est symbolique plutôt que structurel.
  • Une grande partie du livre est rimée et parallèle, façonnée pour la mémorisation plutôt que comme une argumentation continue.
  • Le chinois classique omet le sujet, le temps et le nombre, que le traducteur doit donc fournir presque à chaque vers.
  • Identifier le destinataire est le geste le plus utile qu’un lecteur puisse faire, car une large part du texte porte sur l’art de gouverner.