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Simplicité, humilité et bloc brut
Les vertus de la sobriété, de l’humble position et du retour à l’intégrité naturelle
Un ensemble d’images apparentées traverse le Dao De Jing : le bois non travaillé, l’étoffe non teinte, l’eau, la vallée, le nourrisson, le lieu bas, le souple et le faible. Ce ne sont pas des variations décoratives sur une même atmosphère. Chacune est choisie pour une propriété précise, et toutes ensemble composent un argument : pourquoi l’état non élaboré est préférable à l’état achevé.

Cette page expose ce que fait chacune de ces images, énonce l’argument qu’elles forment ensemble, puis examine les trois lectures qui se trompent le plus souvent : y voir de l’ascétisme, y voir du primitivisme, et prendre l’humilité recommandée pour un abaissement de soi. Aucune des trois ne correspond à ce que dit le texte, et la dernière dit presque le contraire.
Le bloc non travaillé
Le terme clé désigne le bois à l’état naturel, avant toute taille. Ce n’est pas un terme mystique : c’était le mot ordinaire pour le bois non transformé, et le texte l’emploie comme image d’un état antérieur à toute élaboration.
Tout le sens de l’image tient à ce que fait la taille. Tailler un bloc pour en faire un récipient le rend utile à un seul usage et impropre à tous les autres. Le bloc renferme plus de possibles que l’objet fini, et l’objet fini ne peut redevenir bloc. Le texte s’en sert pour décrire ce qui arrive lorsqu’une personne, ou une société, est façonnée par l’apprentissage, les catégories et les normes instituées : la capacité se convertit en fonction spécialisée, et quelque chose se perd qui ne se retrouve pas.
Un terme compagnon désigne la soie non teinte et sans motif. L’appariement est exact : l’un est une matière non travaillée, l’autre une matière non colorée, et tous deux s’opposent aux produits d’un travail habile. La recommandation qui s’y attache est de s’en tenir à l’état simple et de réduire ce qui a été ajouté.
L’eau et le lieu bas
L’eau est l’image la plus constante du livre, et elle est choisie pour quatre propriétés qui sont énoncées, non simplement suggérées.
Elle va vers le lieu bas, et elle y va sans y être contrainte. Elle cède devant tout ce qu’elle rencontre et ne subit aucun dommage en cédant. Avec le temps, elle use des choses bien plus dures qu’elle, de sorte que, la durée aidant, la souplesse l’emporte sur la dureté. Enfin, elle est indispensable sans être estimée, ce qui sert d’argument sur ce qu’est l’utilité véritable.
Le lieu bas est un thème à part entière. Un passage explique que la mer reçoit tous les fleuves précisément parce qu’elle se tient au-dessous d’eux. Il ne s’agit pas de la modestie comme vertu. C’est une affirmation sur la position : la position basse rassemble, la position haute disperse. Le souverain qui se place au-dessous de ceux qu’il gouverne est décrit comme gagnant, et non comme perdant.
La vallée, la femelle, le nourrisson
Trois autres images prolongent la même affirmation dans des directions différentes.
La vallée est vide et reçoit ; elle a la forme d’un contenant plutôt que d’une chose. Dans ce livre, le vide est à plusieurs reprises traité comme la partie fonctionnelle d’un objet — le creux d’un bol, l’espace d’une pièce, le moyeu d’une roue —, et la vallée étend cette observation à une manière de se situer dans le monde.
La femelle est invoquée pour la réceptivité et pour la capacité d’engendrer, et le texte recommande de s’y tenir dans des contextes où le lecteur attendrait le conseil inverse. Il faut dire clairement que ces images s’inscrivent dans une société organisée selon des présupposés sur les femmes que le texte ne remet pas en cause ; elles accomplissent un travail philosophique, elles ne constituent pas un programme de réforme sociale.
Le nourrisson apparaît pour une autre propriété : il est souple, il n’est pas encore dressé, ses capacités ne sont pas orientées, et il subsiste sans artifice. Un passage compare la personne à la vertu abondante à un nouveau-né. La comparaison porte sur l’absence d’habitudes accumulées, non sur l’innocence au sens moral.
Le souple et le faible, le dur et le fort
Le texte oppose sans cesse le souple et le faible au dur et au fort, et affirme que les premiers l’emportent. Lue comme une règle générale sur le monde, l’affirmation est manifestement fausse, et les lecteurs ont raison de s’en méfier. Lue telle que le texte la présente, elle est plus étroite et défendable.
L’observation qui la soutient est biologique : les tissus vivants sont souples et malléables, et ils se raidissent à la mort. La rigidité est donc tenue pour la marque de l’état terminal, et la flexibilité pour celle de l’état viable. Appliquée à la conduite, l’affirmation revient à dire qu’une position capable de céder est aussi capable de se rétablir, tandis qu’une position incapable de céder se brise lorsqu’on la dépasse.
Appliquée au conflit, elle devient quelque chose de proche d’une stratégie, et elle a été lue ainsi. Une force qui n’affronte pas directement la pression, qui cède du terrain, qui dure plus longtemps, est préférée à une force qui se heurte de front. C’est le point où le texte rejoint les arts martiaux internes présentés ailleurs sur ce site, même si ce rapprochement s’est fait beaucoup plus tard et ne doit pas être projeté rétrospectivement.
Savoir se contenter
Un groupe de passages voisins porte sur la suffisance, et c’est là que le texte est le plus directement pratique.
La formule dit que celui qui sait ce qui suffit est riche, et que savoir ce qui suffit préserve de la honte. L’argument n’est pas que la pauvreté soit bonne. Il est que le mal attribué au manque vient très souvent de la poursuite du toujours plus, et qu’une limite reconnue d’avance coûte moins cher qu’une limite découverte dans l’effondrement.
Un autre terme recommande l’usage parcimonieux : ménager les ressources plutôt que les dépenser. Appliqué à un État, c’est la retenue budgétaire ; appliqué à une personne, c’est une mise en garde contre la dépense d’effort et d’attention. Parmi les trois qualités que le texte nomme ses propres trésors figurent la frugalité et le refus de se mettre au premier rang, ce qui place la retenue au centre de la position, et non à sa marge.
Ce que ce n’est pas : de l’ascétisme
Le texte ne contient aucune règle de jeûne, aucun interdit alimentaire, aucune recommandation d’endurcissement physique, aucune idée que l’inconfort serait bénéfique. Il critique la cuisine raffinée, la musique raffinée et l’apparat visuel, mais le reproche est qu’ils émoussent les sens et suscitent l’appétit, non que le plaisir soit un mal.
Ce point compte, car le taoïsme religieux ultérieur a bien développé des règles alimentaires, des retraites et des formes d’austérité, et les lecteurs venus de la religion les retrouvent parfois dans le texte. Elles n’y sont pas. La recommandation vise l’élaboration et l’accumulation, ce qui est tout autre chose que la mortification.
Ce que ce n’est pas : du primitivisme
Cette objection est plus difficile à écarter, et elle ne doit pas l’être.
Un chapitre décrit un petit État peu peuplé, où les outils existent mais ne servent pas, où l’écriture est remplacée par des cordelettes nouées et où les gens ne voyagent pas. Quelle qu’en soit l’intention, c’est le tableau d’une société réduite, et les lecteurs qui le trouvent peu séduisant réagissent à quelque chose de réel dans le texte. D’autres passages recommandent d’abandonner l’étude et de rejeter l’habileté, et une version manuscrite d’un chapitre célèbre est nettement moins hostile aux vertus confucéennes que le texte reçu, ce qui laisse penser que la pointe polémique s’est aiguisée avec le temps.
La position honnête est de reconnaître que le texte contient une réelle méfiance envers le développement technique et institutionnel, et que ce n’est pas une mauvaise lecture imposée par les traducteurs. Ce que l’on peut ajouter pour nuancer, c’est que la cible est généralement précise — l’appareil de l’État, la culture d’apparat des cours, la fabrication de normes et de titres — plutôt que la culture matérielle en tant que telle, et que le passage du plus petit État n’est qu’un chapitre sur quatre-vingt-un, non le cadre de l’ensemble.
Ce que ce n’est pas : un abaissement de soi
L’humilité recommandée ici n’est pas celle de la tradition morale chrétienne, et la lire ainsi renverse l’argument.
Le texte recommande la position basse parce que la position basse est avantageuse. La mer est appelée le roi des vallées. Ne pas rivaliser est présenté comme la raison pour laquelle rien ne peut rivaliser avec vous. Ne pas se mettre en avant est décrit comme le mécanisme par lequel on finit par être reconnu. Dans plusieurs passages, l’effacement du sage est explicitement lié à la durée et à une influence effective.
Savoir si c’est admirable est une question légitime, et la tradition s’est attiré le reproche d’une humilité calculatrice. Ce reproche est ancien et interne, ce n’est pas une découverte moderne. Mais c’est la critique d’un argument d’efficacité, et les lecteurs qui prennent ces passages pour un appel à l’abnégation ne sont pas tant en désaccord avec le texte qu’aveugles à ce qu’il affirme.
La pointe politique
Replacé dans son époque, cet ensemble d’images n’a rien de doux. Le bois non travaillé et la soie non teinte s’opposent aux biens manufacturés d’une élite. La critique des cinq couleurs et de la musique raffinée est une critique de la culture de cour. Les objections à la promotion des hommes de mérite sont des objections aux systèmes de recrutement des États contemporains. Et un passage qui attribue la faim du peuple à la lourdeur des impôts désigne une cause.
Lire ces chapitres comme des conseils de contentement personnel, c’est effacer la cible. La recommandation de réduire s’adresse, dans un grand nombre de cas, à ceux qui ont le pouvoir d’imposer l’élaboration aux autres.
Points clés
- Le bois non travaillé et la soie non teinte sont des mots ordinaires désignant des matières non transformées, employés comme images de l’état antérieur à l’élaboration.
- La taille rend un bloc utile à un seul usage et impropre aux autres ; la perte est tenue pour irréversible.
- L’eau est choisie pour quatre propriétés énoncées : elle va vers le bas, elle cède sans dommage, elle dure plus longtemps que ce qui est plus dur, et elle est indispensable sans être estimée.
- L’affirmation selon laquelle le souple l’emporte sur le dur repose sur l’observation que les tissus vivants sont souples et les tissus morts rigides.
- Le texte n’est pas ascétique et ne condamne pas le plaisir, mais il contient bien une réelle méfiance envers le développement institutionnel et technique.
- L’humble position recommandée relève d’un argument d’efficacité, non du renoncement à soi, et elle s’adresse en grande partie aux souverains.