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Cantong qi : le Sceau de l’unité des trois
L’ancêtre de tous les livres d’élixir, attribué à Wei Boyang : quatre passages avec une lecture en français
Avant d’ouvrir ce livre, il vous sera utile de savoir ce qu’il est et pourquoi il compte. Le Zhouyi cantong qi (周易参同契), que l’on traduit souvent par « Le Sceau de l’unité des trois, selon le Livre des mutations », est le plus ancien livre chinois sur l’élixir qui nous soit parvenu, et presque toute l’alchimie ultérieure, extérieure et intérieure, le tient pour son ancêtre. Un poème de l’époque Song, dû à Gao Xiangxian (高象先) et cité dans la postface d’une édition de 1245, le nomme avec deux textes voisins « roi des livres d’élixir pour dix mille âges » (万古丹中王). Aujourd’hui, vous rencontrerez le plus souvent la formule sous la forme 万古丹经王 ; remarquez le caractère qui a changé.
Commencez par l’auteur, en tenant le récit à distance. La tradition en fait l’œuvre de Wei Boyang (魏伯阳), un ermite de Shangyu, dans la commanderie de Kuaiji (l’actuel Zhejiang), sous les Han de l’Est, au IIe siècle. La préface de Peng Xiao, d’après les Biographies des immortels divins, raconte qu’il montra le livre à un certain Xu de Qingzhou, qui le commenta sans signer, puis le transmit à Chunyu Shutong, de son district. La part d’histoire de ce récit est incertaine. Le texte lui-même est stratifié : des vers de quatre et de cinq caractères y alternent avec la prose, et vers 1300 déjà le commentateur Yu Yan (俞琰) soupçonnait que les paroles de Wei, de Xu et de Chunyu s’y étaient mêlées. La plupart des savants modernes y lisent un noyau d’époque Han augmenté de couches plus tardives.
Le titre dit ce que le livre entreprend ; lisez-le lentement. Les « trois » sont nommés dans le texte même : la nature du Livre des mutations, la pratique Huang-Lao (le taoïsme de l’Empereur jaune et de Laozi) et « l’œuvre du fourneau » ; et « les trois voies viennent d’une seule » (三道由一). Qi (契) désigne une contremarque, un jeton coupé en deux dont les moitiés s’ajustent. Cosmologie, culture de soi et alchimie y sont présentées comme les parties d’un même sceau, toutes écrites dans les trigrammes et les hexagrammes des Mutations.
Vous vous orienterez mieux si vous connaissez d’abord le plan. Zhu Xi (朱熹), le grand penseur néoconfucéen, le résuma ainsi : d’abord Qian, Kun, Kan et Li, le récipient et son contenu ; puis les soixante autres hexagrammes, deux par jour, à commencer par Zhun et Meng, pour régler le travail d’une journée ; puis six trigrammes pour les phases de la lune, pour régler un mois ; puis douze hexagrammes pour l’année. Parmi ses nombreux commentaires figurent celui de Peng Xiao (彭晓, préface datée de 947), dont le découpage en chapitres est le texte du Canon taoïste suivi ici ; l’étude textuelle de Zhu Xi lui-même, le Kaoyi (1197), qu’il signa d’un pseudonyme, « Zou Xin, taoïste de Kongtong » (空同道士邹䜣), jeu sur son propre nom ; et les lectures de Chen Zhixu (陈致虚) et de Yu Yan, qui en font un livre d’alchimie intérieure. Décrit-il une chimie, une culture intérieure, ou les deux ? On en débat depuis mille ans ; vous n’avez pas besoin de trancher pour commencer.
Cette page vous en donne quatre passages, chacun en chinois avec une lecture en français et une note. Lisez-les comme une langue symbolique, non comme un mode d’emploi. La figure placée après le deuxième passage montre le schéma cosmique qu’ils partagent : revenez-y au fil de la lecture.
1. La porte des mutations : Qian, Kun, Kan et Li
Texte classique
乾坤者,易之門戶,眾卦之父母。坎離匡郭,運轂正軸。牝牡四卦,以為橐籥。覆冒陰陽之道,猶工御者,準繩墨,執銜轡,正規矩,隨軌轍,處中以制外。
Lecture en français
Qian et Kun sont la porte des mutations, le père et la mère de tous les hexagrammes. Kan et Li en sont le cadre ; ils font tourner le moyeu et tiennent l’essieu droit. Ces quatre, femelle et mâle, servent de soufflet. Couvrant et embrassant la voie du yin et du yang, c’est comme un habile cocher : fidèle au cordeau et à l’encre, tenant le mors et les rênes, réglant compas et équerre, suivant les ornières de la route, se tenant au centre pour gouverner le dehors.
Remarquez d’abord que la première phrase est empruntée : l’ouverture reprend le Grand Commentaire des Mutations, qui appelle Qian et Kun « la porte des mutations ». Dans la lecture alchimique, Qian, le ciel, et Kun, la terre, sont le récipient, creuset en haut et fourneau en bas ; Kan ☵ et Li ☲, l’eau et le feu, la lune et le soleil, sont ce qui se meut à l’intérieur. Le soufflet (橐籥) vient du Dao De Jing, chapitre 5, où l’espace entre ciel et terre est « comme un soufflet : vide et pourtant inépuisable ». Regardez ensuite le cocher, qui donne la méthode du livre : l’œuvre se règle par le temps et la mesure, et se gouverne depuis le centre. Les débutants voient souvent dans ces quatre trigrammes quatre choses séparées. Lisez-les plutôt comme un seul cadre, deux qui contiennent et deux qui se meuvent. Essayez : dessinez les quatre trigrammes sur une feuille, Qian en haut, Kun en bas, Kan et Li entre les deux, et voyez comment l’image forme déjà un récipient.
2. Les six phases de la lune
Texte classique
三日出為爽,震受庚西方。八日兌受丁,上弦平如繩。十五乾體就,盛滿甲東方。……十六轉受統,巽辛見平明。艮直於丙南,下弦二十三。坤乙三十日,東北喪其朋。節盡相禪與,繼體復生龍。
Lecture en français
Le troisième jour, la lune paraît en un mince filet : Zhen reçoit geng, à l’ouest. Le huitième jour, Dui reçoit ding : le premier quartier, droit comme un cordeau. Le quinzième, le corps de Qian est accompli, plein et brillant en jia, à l’est. … Le seizième, la conduite se retourne : Xun et xin paraissent à l’aube. Gen se tient en bing, au sud : le dernier quartier, le vingt-troisième. Kun et yi le trentième : au nord-est, elle perd ses compagnons. Les phases achevées se transmettent l’une à l’autre, et la succession fait renaître le dragon.
Avant de relire ces lignes, sortez le troisième soir après la nouvelle lune et regardez vers l’ouest juste après le coucher du soleil. Vous verrez un mince croissant, bas dans le ciel. C’est ce que le texte appelle Zhen ☳ : un trait yang, un seul filet de lumière, sous deux traits yin d’obscurité. Observez encore cinq soirs, et le croissant s’élargit en demi-lune : c’est Dui ☱, le huitième. Attendez le quinzième, et la pleine lune se lève à l’est : Qian ☰, tout yang. Remarquez ce que vous venez de faire : vous avez lu un trigramme dans le ciel.
Ce système porte un nom, le najia (纳甲), « recevoir les troncs » : chaque phase de la lune est associée à un trigramme et à l’un des dix troncs célestes, qui désignent des directions. Dans la seconde moitié du mois, le yin entre par le bas : Xun ☴ le seizième, qui se couche à l’ouest à l’aube ; Gen ☶ au dernier quartier ; Kun ☷, tout yin, à la lune noire. « Perd ses compagnons au nord-est » cite le jugement de l’hexagramme Kun ; Zhu Xi lisait ici 朋 comme 明, « sa lumière ». Les alchimistes lisent le mois comme le modèle de la montée et du déclin du yang dans le corps, les « temps du feu » de l’œuvre, et le dragon qui renaît, Zhen, comme le début du cycle suivant. Une erreur fréquente consiste à traiter ces correspondances comme un code à déchiffrer. Lisez-les d’abord comme quelque chose à observer : ce mois-ci, notez la date de chaque phase que vous voyez et retrouvez son trigramme dans la figure ci-dessous.
Le récipient cosmique et les six phases de la lune, tels que les décrivent les deux premiers passages, avec le moyeu qui tourne au centre. Un dessin schématique d’une langue symbolique.
- Qian ☰, le ciel : le haut du récipient, le creuset
- Kun ☷, la terre : le bas du récipient, le fourneau
- Li ☲, le feu et le soleil : dans le cadre
- Kan ☵, l’eau et la lune : dans le cadre
- La lune croissante (vermillon) : Zhen ☳ le 3e jour, Dui ☱ le 8e, Qian ☰ pleine le 15e
- La lune décroissante (gris) : Xun ☴ le 16e, Gen ☶ le 23e, Kun ☷ noire le 30e
3. Pas ceci : les voies détournées
Texte classique
是非歷藏法,內視有所思。履行步斗宿,六甲以日辰。陰道厭九一,濁亂弄元胞。食氣鳴腸胃,吐正吸外邪。……諸術甚眾多,千條有萬餘。前卻違黃老,曲折戾九都。
Lecture en français
Pas ceci : la méthode qui parcourt les organes, le regard intérieur fixé sur une pensée ; la marche sur les étoiles du Boisseau, le calcul par les six jours jia ; la voie du yin, qui s’épuise sur le neuf et le un, trouble et salit la matrice originelle ; avaler le souffle jusqu’à faire gronder les entrailles, expirer le vrai et inspirer le mal du dehors. … Les arts sont très nombreux, mille branches et dix mille encore. Qu’ils avancent ou reculent, ils contredisent l’Empereur jaune et Laozi ; par leurs détours, ils s’écartent des Neuf Capitales.
Lisez cette liste lentement : ce qu’un livre rejette vous dit ce qu’il estime. Ici le Cantong qi nomme ce qu’il rejette : la visualisation des esprits des organes un par un, la visualisation intérieure fixée, la marche rituelle sur la Grande Ourse, le choix des jours par l’almanach, les techniques sexuelles (la « voie du yin », avec ses comptes de neuf et de un) et l’absorption du souffle. Les vers suivants ajoutent les veilles sans sommeil, les autels et les sacrifices aux esprits, les visions en rêve, qui finissent par une mort précoce. Remarquez maintenant ce qui ne figure pas dans la liste. Ce n’est pas la quiétude ou la méditation en elle-même qui est visée, mais la technique fragmentaire, cherchée pour la longévité sans le principe qui l’unifie ; les débutants manquent souvent ce point et y lisent un rejet de toute pratique. Les « Neuf Capitales » (九都) sont un terme obscur, que les commentateurs lisent diversement : n’en tirez aucune conclusion. Certaines de ces méthodes sont honorées dans le Huangting jing, dont ce passage semble écarter les esprits des organes : les deux livres témoignent d’un débat au sein du taoïsme qui dura des siècles, et c’est une des raisons pour lesquelles l’alchimie intérieure, à partir du Wuzhen pian, fait passer le tout avant les parties. Sur la pratique différente de l’observation intérieure (neiguan), voir la page qui lui est consacrée. À méditer : quand vous rassemblez des méthodes, demandez-vous quel principe, s’il en est un, les relie.
4. La signature : une énigme
Texte classique
委時去害,依託丘山。循遊寥廓,與鬼為鄰。化形而仙,淪寂無聲。百世一下,遨遊人間。陳敷羽翮,東西南傾。湯遭厄際,水旱隔并。柯葉萎黃,失其華榮。吉人相乘負,安穩可長生。
Lecture en français
Laissant son temps et fuyant le mal, il se confia aux collines et aux montagnes ; errant dans le vaste vide, il eut les fantômes pour voisins. Sa forme transformée, il devint immortel, plongé dans un silence sans bruit. Cent générations, un en bas, il parcourt le monde des hommes. Déployant ses ailes de plumes, il penche vers l’est, l’ouest et le sud. Tang rencontre le bord du malheur : crue et sécheresse se succèdent. Branches et feuilles jaunissent et se fanent, perdant leurs fleurs et leur éclat. Les gens favorisés se portent l’un l’autre : en sûreté et en paix, ils peuvent vivre longtemps.
Le livre s’achève sur une énigme, qu’il vous demande de lire de deux façons. Lue comme un récit, elle raconte la retraite de l’auteur et sa vie d’immortel. Lue comme un rébus, elle signe le livre. Pour suivre le rébus, il vous faut les formes traditionnelles des caractères, et c’est sur elles que le commentateur Yu Yan, sous les Yuan, l’explique : « fantôme » (鬼) joint à « confier » (委) donne 魏, Wei ; « cent » (百) dont on descend le trait du haut, « un », donne 白, qui joint à « homme » (人) donne 伯, Bo ; « Tang » (湯) dans la sécheresse, privé de son eau, laisse 昜, et le bord de « malheur » (阨) donne 阝 : ensemble, 陽, Yang. « Se porter l’un l’autre » est l’instruction de les réunir : Wei Boyang. Les auteurs anciens cachaient souvent leur nom de cette façon. Notez que l’édition suivie par Yu Yan lit la dernière ligne autrement que celle de Peng Xiao, suivie ici. Essayez : écrivez à la main 委, 鬼, 百, 人, 湯 et 阨, et assemblez vous-même le nom.
Le lire aujourd’hui
Le Cantong qi est le texte le plus difficile de cette bibliothèque, et il a été écrit pour l’être : ne vous découragez pas s’il vous résiste. Lisez-le d’abord comme histoire et comme littérature, et il vous enseigne trois choses.
- Un seul schéma pour tout. Le ciel et la terre, le mois lunaire, le corps et le fourneau suivent le même rythme du yin et du yang, écrit dans les trigrammes des Mutations. En lisant, cherchez le même schéma à chaque échelle.
- Le moment compte. Une grande part du livre porte sur le « quand » : le jour, le mois, l’année. Les « temps du feu » de l’alchimie intérieure commencent ici.
- Le tout avant les parties. Il rejette les techniques accumulées pour elles-mêmes et vous invite à chercher le principe qui les unit.
Sa langue est symbolique, et il a aussi été lu comme une chimie. Ne prenez jamais de métaux, de minéraux ni de cinabre comme « élixir ». Beaucoup en sont morts, dont des empereurs. Si vous voulez aborder les pratiques tirées de ce livre, apprenez-les auprès d’un enseignant expérimenté, et non dans un texte seul.
Pour aller plus loin dans la bibliothèque
- La bibliothèque classique : les textes complets réunis sur ce site.
- Le Wuzhen pian : les poèmes d’alchimie intérieure de Zhang Boduan, héritiers de la langue du Cantong qi.
- Le Huangting jing : la Cour jaune et ses esprits du corps, l’autre partie du débat du troisième passage.
- Les huit trigrammes : les symboles dans lesquels tout le livre est écrit ; gardez-les ouverts en lisant.
- Les troncs célestes et les branches terrestres : les troncs que la lune « reçoit ».